Votre mot de passe vous sera envoyé.

Combien sont-ils ces coureurs invisibles lancés sur les chemins de l’UTMB ? Combien ne vont pas revêtir ce fameux t-shirt de finisher, en moins de 46h30 de course, heureux pourtant d’aller au bout de leurs capacités ? De Xavier Thévenard à Giovanni, il y a quelques heures et deux bons milliers de places d’écart. Pourtant, tous deux doivent ressentir la même satisfaction en bout de course. Pas si étonnant.

Il est 8h40 en ce samedi d’UTMB. La première nuit dehors a été rude, avec de la pluie mêlée de neige dans la traversée du col du Bonhomme (2 329 m) puis de la Seigne (2 516m). La descente ensuite ramène vers le Val Veny, moins haut et plus accueillant, même si la Noire de Peuterey se coiffe d’une brume de plus en plus persistante, et que le mont-Blanc ne tardera pas à disparaître à son tour, l’air grave. Au pied de ce versant grandiose, une bande de piste draine des coureurs marqués par une nuit à courir dans leur bulle, celle du halo d’une frontale, minuscule horizon à suivre au petit trot. Le jour revenu, le Val Veny permet de dérouler les jambes. Mais à 8h40, une heure vingt avant la barrière horaire, peu de coureurs ont encore l’élan de la course. Le check-point n’indique pourtant que 67km. Il en reste encore 103 pour entendre les échos grandiloquents de Vangelis, sur la place de Chamonix.
Vous ne le voyez pas ? Pourtant Giovanni est là-bas, quelque part derrière, entouré par 2 560 autres coureurs sur la ligne de départ de l’UTMB 2018.  ©Jocelyn Chavy
Le lendemain matin, on aperçoit mieux Giovanni, de plus en plus seul sur la piste du Val Veny. ©Ulysse Lefebvre

on est loin de l’image de conquérant du trailer utéhembesque

Check-point Giovanni

Les projecteurs de l’UTMB restent souvent braqués sur le « Top Ten » voire le podium dont les héros sont connus, même si cette année, la deuxième place du roumain Robert Hajnal, jusqu’alors méconnu, apporte une touche de fraîcheur à la course. De leur côté, les cadors se battent pour gagner. Quant aux autres, l’immense majorité des coureurs, ils s’économisent pour tenter de finir la course (un t-shirt à la clé), d’autres forcent le pas pour passer chaque check-point. Parfois tout juste. Ils n’ont d’yeux que pour l’heure fatidique à ne pas dépasser et courent après le temps. C’est une fuite en avant de moins en moins vigoureuse. Cette redoutable « barrière-horaire » qui étouffe les espoirs et oblige à l’abandon est fixée à 10h au lac Combal. C’est là que Giovanni passe à 8h40, en marchant. À 64 ans, cet italien originaire de la région du lac Majeur a la silhouette débonnaire d’un coureur du dimanche. Il n’en est pas moins entraîné et déterminé. Toute l’année, il enchaîne les sorties de ski de rando, il court aussi sur d’autres courses longues (Lavaredo, TDS, Ultra Trail du lac d’Orta…). Pourtant, il sait que ce week-end, il y a peu de chances qu’il tienne le coup jusque dimanche. « Je ne me stresse pas pour les barrières horaires parce que je prépare scrupuleusement tous les détails de la course » Au lac Combaz, il ne lui reste que peu de marge sur l’horaire, mais il sait aussi que le temps se comprime au fur et à mesure qu’avance la course et l’assume. « L’année dernière, j’ai déjà couru l’UTMB et j’ai été arrêté au Grand col Ferret. La météo était mauvaise et on nous a conseillé d’arrêter. » Aujourd’hui, le Grand col Ferret est encore loin mais qu’importe, Giovanni est un coureur simplement heureux d’être là, amoureux de la montagne en général, qu’il connaît bien « J’ai vu beaucoup de coureurs qui ne savaient pas où ils étaient. Pour moi ça c’est inimaginable. Je suis toujours capable de savoir où je suis et quelles sont les conditions. Je connais bien le massif. Cet été j’ai gravi le mont Blanc. J’y ai fait pas mal d’ascensions aussi, lorsque j’avais la trentaine. » Qui a dit que les trailers n’aimaient pas l’altitude ? Le nôtre a déjà gravi deux sommets de 6000m au Pérou, est féru de ski-alpinisme et emmène des clients pour leur baptême de plongée l’été. Avec Giovanni, la force tranquille, on est loin de l’image de conquérant du trailer utéhembesque. Pour lui, il s’agirait même presque d’une ultra rando tant il réduit la cadence. Pour durer. Pour parvenir jusqu’au prochain check-point et ne pas se faire rattraper par la queue de peloton toute proche.

La face sud du Mont-Blanc s’illumine furtivement au premier matin de course avant que la brume ne réinvestisse le versant. ©Ulysse Lefebvre

Chacun sa ligne

 En plus du temps qui le rattrape, Giovanni est suivi de près ou de (pas trop) loin par l’implacable débaliseur. Lui, c’est un peu le nettoyeur, le Léon de l’UTMB. Derrière lui, plus de trace de passage. C’est propre, net et sans fagnons. Lorsqu’on le voit, on sait que la dernière place n’est pas loin. Giovanni lui, sait qu’il est dans le « Bottom Ten », dans cette queue de peloton qui ne cesse de s’évanouir au fil des abandons. « Je double mais je reste dernier ! ». Ceux qu’il double ne sont plus en mesure de courir et ils s’arrêtent les uns après les autres, reléguant Giovanni à une dernière place, avant-dernière ou antépénultième dans les meilleurs moments.
Cette année, ils sont 782 à avoir rendu leur Camelbak, soit près du tiers des coureurs partants. Et une fois de plus, il s’en doutait, Giovanni a été arrêté après 25h de course et 96km parcourus. Au même moment, un petit jurassien plein de talent passait la ligne d’arrivée en premier, pour la 3e fois. La ligne d’arrivée de Giovanni se trouvait au refuge d’Arnouvaz cette fois, comme pour près d’un quart des abandons. « Il y avait du monde dans les navettes de retour ! »

Je double mais je reste dernier !

Le débaliseur du lac Combal. Derrière lui, les coureurs ont déjà choisi d’arrêter la course. ©Ulysse Lefebvre

Un point au dessus du lac : c’est Giovanni qui trace doucement mais sûrement sa route et garde la distance par rapport au débaliseur. ©Ulysse Lefebvre

Giovanni aura tenté sa chance en tout cas, quitte à envisager l’impossible : « Au refuge Bonatti, il me restait une demie-heure pour rejoindre Arnouvaz. Mais on m’a dit qu’il fallait au moins une heure et que même Kilian Jornet aurait du mal à tenir cet horaire. » Sauf que Jornet, à ce moment-là, avait déjà abandonné depuis longtemps et était rentré à Courmayeur en boitillant, la faute à une guêpe sournoise. « Je suis allé plus loin que Kilian Jornet ! C’est une belle performance non ?! » Cette année fut celle de la débandade des stars. De grands noms habitués à finir, voire à gagner, ont jeté l’éponge tour à tour : Kilian Jornet bien sûr mais aussi Jim Walmsley, Sylvain Court, Zach Miller, Michel Lanne, Tim Tollefson, Luis Alberto Hernando ou encore Mimmi Kotka, Magdalena Boulet ou Caroline Chaverot chez les femmes. Giovanni a en commun avec eux d’avoir été jusqu’au bout de ses capacités. Lui n’aura pas poussé jusqu’à la souffrance, préférant avancer à un rythme qu’il sait maximum, juste en-deçà de l’usure ou de la blessure, même morale : « Je suis né en Sardaigne. Il faut croire que j’ai un fort tempérament dans mon ADN. Tu sais, le même genre que celui de nos voisins corses… » À croire qu’il n’était même pas déçu de cette issue. Comme si certaines histoires d’UTMB pouvaient être simplement heureuses et heureusement simples. Sans podium mais sans larmes, sans exploit mais sans douleurs, avec la simple satisfaction de s’être lancé dans quelque chose de plus grand que soi. L’essence de tout incursion en montagne n’est-ce pas ?

Quand Xavier arrive, Giovanni termine le premier tiers du parcours. ©Ulysse Lefebvre