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Un coup de dés ?

Un dimanche à la montagne. Le ciel est bleu, la neige est belle. En apparence. Le Pic Blanc du Galibier est l’une des grandes classiques du col du Lautaret. A 8h30 d’habitude le parking le long de la route est pris d’assaut, par les randonneurs qui visent le Pic Blanc, les Trois Évêchés ou le col du Galibier. Après le sommet, deux randonneurs se dépêchent de publier leur compte-rendu sur Skitour. Comme souvent sur ce site, la neige est « 5 étoiles ». Plus précisément, « les combes sont bien chargées et recouvertes de 10 à 20 cm de poudreuse très légère », même si le vent « a balayé celle-ci sur les proéminences ».

À 11h, les conditions semblent parfaites. À 13h, c’est le drame. 

Vers 11h45, les deux randonneurs qui ont tracé les premiers trouvent la pente sommitale « en super conditions », avec « 30 à 40 cm de poudreuse sur fond dur ». Mais pendant qu’ils filaient sur la route pour aller publier fissa leur sortie, la catastrophe se produisait, à peine une heure plus tard. De multiples avalanches se déclenchent  : une versant Maurienne à une dizaine de mètres de la trace de montée. Une autre versant sud-est, ou Lautaret, qui balaye une partie des traces faites quelques minutes plus tôt. C’est le drame : un randonneur est emporté, et ne pourra être réanimé.

©Data-Avalanche/Sylvain Juge

Que dire de cette histoire ? Je vais être honnête. Un 21 décembre il y a quelques années, j’étais moi aussi le premier au parking, ravi de cette solitude sur un sommet pourtant très fréquenté. Il y avait sans doute « 30 à 40 cm de poudreuse sur fond dur » selon mes estimations, à vrai dire j’aurais pu écrire le même compte-rendu que celui d’hier, une histoire de gavade avec ma seule et unique trace sur la pente sommitale. Avec quand même un serrage de fesses quand au milieu de belles courbes on jette un oeil par-dessus l’épaule. Peut-être que c’était sain, peut-être que non. Le bulletin disait sûrement plus ou moins la même chose, risque marqué, 3 sur 5.

Peut-être aussi que la vie d’en bas, si terne et si enfermée, rend ces moments en haut irrésistibles.

Est-ce à dire que le randonneur est comme « l’Homme-dé », du roman éponyme*, un homme qui à chaque instant de sa vie laisse les dés décider de son action ? Avec toujours le choix du hasard entre le 1 « je reste à la maison » et le 6 « je skie quoi qu’il arrive » ? Aujourd’hui, l’information disponible est vaste : entre le message d’alerte renouvelé de l’ANENA, qui a rappelé le caractère exceptionnel de la situation actuelle, ses conseils pour prévenir le risque d’avalanche, ou encore la carte des vigilances, les sources d’info ne manquent pas. Mais comme regarder les restes du monde sur BFM y rend insensible, peut-être que les messages d’alerte n’ont pas eu l’impact souhaité. Peut-être aussi que la vie d’en bas, si terne et si enfermée, rend ces moments en haut irrésistibles. La montagne n’est pas vicieuse, mais dangereuse.

Ce secteur du Galibier, aux courses faciles mais aux crêtes ventées a déjà coûté la vie à un homme cet hiver, la première victime de la saison. Sur la carte des pentes du Pic Blanc du Galibier, cette fichue pente sud-est sommitale est clairement en jaune (plus de 30°), avec quelques taches orange (plus de 35°). Sur les photos parues sur Data-Avalanche, le travail du vent est visible sur les pentes du secteur. Sur le même site figure déjà sept avalanches pour la journée d’hier, « multiples » ou « épaisses ». Peu après les multiples avalanches au Pic du Galibier, on distingue sur la photo un petit groupe encore au sommet. Ils ne devaient pas en mener large. A défaut de « rentrer » leur sortie sur le net, j’aimerai entendre leur récit. Pour me convaincre que tout ça n’est pas un coup de dés.

Quand, un dimanche ensoleillé, le parking est presque vide à 8 heures du matin, ne pas se réjouir trop vite.

* L’homme-dé, de Georges Cockroft, sous le nom de Luke Rhinehart. Éd. de l’Olivier.

[Mise à jour]

Un lecteur, témoin de la scène, nous a écrit pour apporter des précisions sur l’avalanche qui a causé le décès du randonneur ce 31/01.

« Nous avons eu une brise relativement froide à la montée et d’un coup plus rien, une douceur relative est arrivée, on s’est même dit, la neige commence à mater. 20 minutes après tout est parti. Deux personnes étaient au sommet, elles sont descendues à skis. »

« La victime n’est pas décédé sur l’une des avalanches du Pic Blanc mais sur la troisième avalanche dans le vallon à 800 m environ avant le sommet. Elles sont toutes parties  simultanément. La victime a été sondée par un guide sur place et nous l’avons sortie en 20 min aprés le déclenchement avec le PGHM de Briançon, mais elle était malheureusement décédée.« 

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