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« En montagne, la latitude de tricherie et d’arrangement avec soi-même se réduit avantageusement. » Dans son nouveau livre L’art de la trace qui vient de paraître chez Transboréal, Cédric Sapin-Defour propose une lumineuse initiation au ski de randonnée comme moyen d’atteindre les cimes, dehors ou à l’intérieur de soi.

Avec quel état d’esprit suggères-tu d’ouvrir L’art de la trace ?

Cédric Sapin-Defour : Je tenais à ce que ce ne soit pas un ouvrage de convertis à la cause du ski de montagne, ça n’aurait pas servi à grand-chose. Je m’efforce, en écrivant sur les grands espaces et le libre mouvement, de dire, surtout à ceux qui n’ont pas eu la chance de faire cette rencontre, que ces univers sont ouverts à tous et qu’on y éprouve des sentiments heureux et accessibles. Si ce livre peut mettre en mouvement des aspirants skieurs, ça m’ira déjà très bien. C’est ce que j’aime à la fin d’un livre : les fourmis dans les jambes et des rêves abordables.

La possibilité de « tracer » doit donc être ouverte à tous ?

Cédric Sapin-Defour : Assurément. Car quoiqu’on en dise et même si je sais l’énergie individuelle et collective pour faire venir la plus grande diversité d’individus à ces activités joyeuses de la montagne, dans la réalité, c’est peu le cas. Le fait est qu’il y a une caste de pratique, une typologie d’alpiniste et de skieurs qui varie à la marge ; parce qu’elles demeurent des activités coûteuses, parce qu’on peine à se délier de leur passé aristocratique, on peut déplorer en montagne une forme de réduction et de reproduction sociales. Il arrive que nous l’oubliions. J’aimerais que tout le monde puisse avoir à y goûter, quitte à trouver ces expériences insatisfaisantes voire insignifiantes. Comme je remercie chaque jour la vie de m’avoir offert cette rencontre avec la montagne, alors que rien ne me prédestinait à lever les yeux aux ciels, j’aimerais que ce soit le cas pour le plus grand nombre ! Heureusement, s’agiter au dehors n’est pas l’unique source d’émerveillement et d’épanouissement, mais avoir la chance de choisir, serait une formidable marche de franchie.

Le ski de randonnée, cet art de la trace, j‘aimerais que tout le monde puisse avoir à y goûter

 ©Jocelyn Chavy

A part les cimes, à quoi étais-tu destiné ?

Cédric Sapin-Defour : J’ai baigné dans le temps libre et les nuits à la belle étoile. Mes parents m’ont offert une jeunesse des bonheurs simples et aérés, culture familiale bénie de l’agitation extérieure. J’ai eu très tôt l’appétit pour passer le plus clair de mon temps auprès de la nature, dans une forme de libre mouvement, de débrouillardise et de sensibilité à l’autour. Mes parents m’ont transmis cela, et je ne cesse de les remercier car cela tient, structure et dessine ma vie depuis toujours, même si « depuis toujours » ne veut pas dire grand-chose. Profs de gym militants des années 80, ils étaient tendus par le désir de faire accéder la plus grande frange de la jeunesse à la pratique sportive et aux joies du dehors. J’ai le souvenir, et les photos viennent en témoigner, qu’on passait beaucoup de temps à charger les vans et à partir vers des activités bigarrées, entourés de collègues de mes parents, chacun épris d’une activité et qui nous en transmettait les bonheurs. Le petit homme que j’étais allait d’aventure en aventure, rien de mieux pour que se développe l’envie d’y consacrer sa vie.

Certains auteurs montagne ont beaucoup plus à dire que seulement sur leur pratique. Pensez-vous que votre joyeuse compagnie souffre de sa réputation « d’aventuriers-explorateurs bas de plafond » ?

Cédric Sapin-Defour : Sans doute. Ce qu’il me plait de conter dans L’art de la trace, ce ne sont pas des virages et des prises de carres. Je ne néglige pas l’habileté sportive, loin de là, le choix du bon geste technique au bon moment, est une science passionnément mystérieuse mais il me semble essentiel d’envisager d’autres sphères que la seule biomécanique. Dans ce livre, j’ai essayé de tisser des aller-retours les plus élégants possibles entre l’activité intrinsèque et ce qu’on peut y éprouver autour, des sentiments élargis. C’est la beauté de cette collection Petite philosophie du voyage : le changement permanent de focale. Son format, pour moi le bavard, a été très aidant parce qu’on ne s’épanche pas. 89 pages, point final. Je l’ai accepté (je n’avais d’ailleurs pas le choix) car comme à chaque fois, de la montagne à l’écriture, la contrainte est facilitatrice car créatrice. On ne fait que des suggestions, on prend le lecteur par la main sans la serrer à l’excès, on le laisse s’emparer de cette vocation et d’en faire ce qu’il en veut. Si ce livre donne envie aux gens de discuter de ces petits sujets mis sur la table, alors, c’est gagné !

De quand date ta rencontre avec le ski de montagne ?

Cédric Sapin-Defour : Le ski de montagne est venu avec la montagne. J’ai voulu tôt qu’il y ait une forme de constance dans mes activités de montagne, que toutes les saisons y soient consacrées. Or l’hiver, que propose-t-il ? Se suspendre dans des cascades de glace, ou aller faire du ski de randonnée. Très vite, le ski a pris une place majeure. Il y a tout dedans : le relatif calme, le silence, les grands espaces, une activité dans laquelle on peut satisfaire des besoins d’agitation sportive jusqu’au vertige et l’engagement si la vie le réclame. Cela reste pour moi le mode de déplacement dans les espaces montagneux le plus efficient, qui permet d’être gourmand, mais d’une douce gourmandise, puisqu’on peut prendre le temps. Comme je l’écris dans l’Art de la Trace, s’ils aiment la vitesse, les skieurs de montagne ne sont pas des hommes pressés, ils ont pour elle une amoureuse langueur.

Tu déclines de grands thèmes au fil des pages, comme un mantra : liberté, effort, rapport à la nature. Délaissons donc un peu le ski. Quel est ton rapport au mouvement, à la liberté ?

Cédric Sapin-Defour :  Le ski de randonnée est une illustration de ce qui me semble être la juste relation aux éléments naturels, aux autres vivants. S’y joue avec la nature comme une relation de partenariat, au sens de partage et d’une forme d’entraide. Dans les activités de nature – je me refuse désormais à dire pleine nature – qui sont les nôtres, la dénomination de la nature est inadaptée. Elle est réduite soit à un décor pour un selfie, soit à une surface de prestation personnelle, un terrain de jeu – expression que je déteste au plus haut point- soit un territoire de repli sacré. Tout cela est vrai mais c’est tellement plus.

Mon rapport aux éléments, c’est une discussion, un échange avec une nature qui devient davantage mon alter ego qu’une vague entité référée à mon nombril aimant ou au contraire à distance excessive. Il me semble qu’il y a une place entre une vision égocentrique ou fantasmatique de la nature. Parce que j’y passe beaucoup de temps et que je mets en elle beaucoup de mon intimité, la vertu majeure de ce lien équilibré avec les éléments de la nature que sont le vent, le soleil, les forces de la neige, les traces des animaux, c’est que ça diffuse et percole dans mon existence de tous les jours, au-delà et ailleurs du ski ou d’un autre jeu. Cette acuité ramenée embellit ma vie.

 > L’art de la trace, Petits détours sur le ski de randonnée et les neiges d’altitude

Cédric Sapin-Defour, éditions Transboréal, 8 €.

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