fbpx
@

L’hiver en Himalaya, voilà ce qui agite le petit monde des alpinistes depuis bien longtemps, plus encore dernièrement avec ses héros modernes, Urubko ou Revol en tête, mais aussi Lafaille ou Moro. Entre fascination, fantasme et réalités, ce livre passionnant tente de dépasser le discours héroïste pour mettre à jour les motivations qui poussent des femmes et des hommes à aller se frotter aux 8000 en hiver.

L‘hiver en Himalaya est un thème à la mode. Le feuilleton du sauvetage d’Elisabeth Revol au Nanga Parbat en 2018, les récits et interviews dans nos pages ou ailleurs puis le livre Vivre par Revol elle-même (avec Eliane Patriarca) fin 2019 aura marqué un jalon médiatique dans l’intérêt du grand public pour l’himalayisme hivernal et son côté sensationnel, il faut bien l’admettre.

C’est d’ailleurs le point de départ de L’hiver en Himalaya, avec les mots de la française rescapée. Elle décrit bien, avec toujours la même foi, le cadre incroyable de son théâtre préféré. Imaginez plutôt : gravir les montagnes les plus élevées du monde à la saison la plus froide mais surtout la plus ventée, avec les jours les plus courts, les précipitations les plus imprévisibles. Il y a là de quoi raviver la flamme de l’himalayisme héroïque d’antan. Pourquoi pas !

Le second jalon récent, c’est la culture himalayenne polonaise, machine à gravir les 8000 en hiver, et dont le dernier épisode au K2, directement lié à Revol avec ses sauveteurs Adam Bielecki et Denis Urubko, aura fini d’attirer l’attention sur ces « guerriers de glaces », aussi robustes que déterminés.

L’hiver en Himalaya, l’ultime défi, Emilie Brouze, Bérénice Rocfort-Giovanni, Glénat, 2020.

les deux auteures grattent systématiquement
le vernis héroïque et conquérant

Commençant par là, on aurait pu croire à un certain opportunisme de la part des auteures, Emilie Brouze et Bérénice Rocfort-Giovanni. Le récit des dernières tentatives au K2 et au Nanga Parbat, plutôt frais dans nos mémoires, est connu et raconté à foison ces derniers temps. Mais là où les deux journalistes tirent leur épingle du jeu avec brio, c’est qu’elles vont aller plus loin, dans l’histoire de cette forme d’himalayisme mais surtout dans celles, plus personnelles, des himalayistes.

En racontant plus en détails la vie de Tomasz « Tomek » Mackiewivz d’abord, compagnon de cordée de Revol : un personnage complexe, dont l’addiction aux substances interdites ne saurait suffire pour le définir. Dans ce livre, on découvre, plus encore que dans Vivre, les faiblesses et les tiraillements d’un homme enclin à une quête intérieure irrépressible. A la lecture, on a surtout envie d’aller encore plus loin et de se plonger dans une biographie du polonais (introuvable en français, avis aux éditeurs…). Dès lors, on comprend que les deux auteures grattent systématiquement le vernis héroïque et conquérant qui colle à tous ces hommes et ces femmes dont la passion pour l’extrême des extrêmes ne pourrait s’expliquer simplement à l’aune du jeu avec la mort (« frôler la mort sans mourir pour se sentir vivant ») ou de la performance physique.

L’italien Simone Moro à Banff, Canada (2015). ©Ulysse Lefebvre

Adam Bielecki et Elisabeth Revol à Grenoble (2019). ©Ulysse Lefebvre

Et c’est ainsi que l’on part pour une passionnante galerie de portraits à travers l’histoire, mêlant les analyses de spécialistes scientifiques, médecins, psychologues, psychiatres, sociologues, avec des témoignages plus intimes et charnus, comme Jean-Michel Asselin sait les raconter par exemple. La « satisfaction narcissique d’une signature, pour marquer son passage sur Terre » apparaît chez la plupart des « guerriers des glaces » Et ses incarnations s’enchaînent : Anatoli Boukreev, Simone Moro, Andrzej Zawada, Wanda Rutkiewicz, Jean-Christophe Lafaille et même Cory Richards. Au-delà des exploits, ce sont les raisons qui sont interrogées, les failles qui sont explorées voir leurs démons qui sont évoqués…

une conquète plus inutile encore
que celle des conquérants de l’inutile

Denis Urubko à Chamonix (2012). ©Ulysse Lefebvre

C’est en ça que le travail d’Emilie Brouze et Bérénice Rocfort-Giovanni est rafraîchissant et passionnant : leur regard ne s’emballe pas à l’évocation d’un pilier ouest ou d’une face sud. Non, leur travail reste concentré sur l’humain, ses motivations et ses impasses. Mais attention : il ne s’agit pas de verser dans le psychodrame (oui, la plupart des himalayistes évoluant en hiver sont morts) ni dans l’intime qui ne regarde personne. Non, c’est ici une belle analyse des ressorts d’une conquète plus inutile encore que celle des conquérants de l’inutile, qui s’appuie sur les hommes mais aussi sur les contextes politiques et sociaux de leur époque, ces sociétés qui expliquent bien souvent les inadaptations des uns ou des autres : Boukreev et la fin de l’URSS, Cory Richards et la drug society des années 2000 au USA, Revol et la société des médias en 2020…

L’hiver est un artefact

En refermant ce livre, qui se lit d’une traite, on se dit qu’il porte peut-être mal son nom, que le titre aurait pu être Les himalayistes en hiver tant c’est avant tout d’eux qu’il s’agit et d’eux que l’on veut en savoir plus. Le reste autour n’est qu’un décor à défaut d’autre chose, pour nourrir le sentiment d’exister. « L’hiver est un artefact » explique le psychiatre Xavier Fargeas. Et ce sont les himalayistes qui l’on façonné.

Copy link