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C’est « son quatrième pèlerinage« , dit-il, « à la Mecque du ski-alpinisme« . Avec son coéquipier Johann Baujard, Thomas Pueyo a passé quatre jours à tourner autour d’Arêches, « entre joie et souffrance« , pour finir à une belle 17ème place. Voici le récit intime de Thomas, coureur par ailleurs journaliste régulier pour Alpine Mag, de retour d’une course qui célèbre « la magnificence du ski-alpinisme et de l’esprit de cordée« . En toute subjectivité bien sûr !

Les skis sont posés sur l’extrême gauche de la ligne de départ. « C’est mon côté porte bonheur », souffle Mathéo Jacquemoud à son coéquipier, Samuel Equy, à deux mètres de moi. La Ballade des gens heureux résonne, jouée par un accordéoniste sous les haut-parleurs. Des effluves de fumier épicent l’air qui descend d’une étable jouxtant le départ. La fête du ski alpinisme va commencer. Comme une fête de village, sauf que l’ivresse vient de l’effort. Dans l’attente du start, je repense à toutes ces heures sur les skis, à pied, à vélo, accumulées pour donner le meilleur de soi-même à cet instant précis. Mes muscles se tendent, le buste penché sur les bâtons.

Enfin un coup de sifflet lâche la meute. Mes pulsations montent en flèche, l’air vient à manquer et le lactique monte jusqu’aux oreilles qui captent à peine les hourras des spectateurs. Le frottement des centaines de peaux de phoque fait le bruit d’un disque rayé. Dans la forêt de jambes qui s’activent, seules comptent celles du coéquipier. Il ne faut les lâcher sous aucun prétexte, et la cordée se mue en un organisme unique.

Vue en drone, l’arête du Mirantin du premier jour avec les coureurs. ©Jocelyn Chavy

Thomas Pueyo sur les arêtes, 1ere étape de la Pierra Menta 2022. ©Jocelyn Chavy

Premier jour. La fête du ski alpinisme va commencer. Comme une fête de village, sauf que l’ivresse vient de l’effort. 

Chaque début d’étape est un chaos. En plus d’être au rupteur, il faut jouer des coudes. Ce n’est qu’après un bon quart d’heure, quand s’établissent les positions de chacun, que la course commence véritablement et que rien d’autre ne compte que rattraper l’équipe qui nous précède. Vous n’imaginez pas l’énergie que ça demande, de revenir sur une équipe. Car au-delà d’avoir la capacité de le faire, encore faut-il conserver une once d’envie d’amener cœur, poumons et jambes dans la zone rouge vive du compteur. « Pourquoi fais-tu ça ? », murmure parfois une voix intérieure. 
Les sommets du Beaufortain défilent sous nos skis de 65 mm au patin et 750 grammes, fixations comprises. Mirantin, Roche Parstir, Miraillet, Riondet, Forclaz, Grand Mont… Seule la Pierra Menta manque à notre chapelet et se tient à l’écart, totem impassible devant nos peines. 

Deuxième jour, l’étape marathon.

Sur l’étape marathon de la semaine, au second jour, je scrute le baromètre capricieux de ma montre. La barre des 3000 mètres de dénivelé positifs annoncés s’approche, en même temps que le sommet final s’éloigne dans un dolly zoom délirant. C’est un début de fringale alors qu’il ne reste que quelques mètres. L’élastique entre mon coéquipier et moi se tend et plus rien d’autre n’existe que les talons de ses skis, tandis que je dois arborer une grimace qui confine à un faux sourire. Peu de paroles échangées, la communication verbale vaut moins qu’un coup d’œil sur son compagnon d’infortune, sa dégaine, le degré d’inclinaison de sa tête. 

Plus rien d’autre n’existe que le talon des skis de mon coéquipier.

Rassurez-vous, les montagnes russes de la Pierr’ réservent aussi des moments de grâce, lorsque l’osmose de la cordée cadence les deux coéquipiers sur la même vitesse, la même détermination. Les deux paires de skis se confondent et les conversions s’enchainent avec fluidité. Les manip’ ne souffrent d’aucun accroc. On se prend même à savourer la beauté des cimes blanches du Beaufortain. Mais ce genre d’harmonie est précaire.

Le départ de la dernière étape, vue en drone. ©Jocelyn Chavy

Descentes façon derby

« Put*** de m**de, fait chi*** ! ». Un de mes crampons vient de s’enlever après avoir buté contre un rocher, au beau milieu de la mythique arête du Grand Mont. Le douloureux effort fourni auparavant pour dépasser une équipe devient vite évanescent. Les secondes chèrement grappillées s’évaporent, le temps de remettre le crampon récalcitrant dans une flopée d’injures. On arrive au coude à coude à l’ultime déphoquage. J’enlève dans un cliquetis mes crampons. Les peaux sont bourrées à la va-vite dans la combinaison. Pupilles dilatées, death metal dans la tête, le derby démarre.  

 

Mes spatules tremblent dans toutes les sens et mes jambes évaluent les vibrations à 1000 sur l’échelle de Richter. Devant moi, Johann est comme un pantin désarticulé pour absorber les aspérités de la neige.

Mes spatules tremblent dans toutes les sens et mes jambes évaluent les vibrations à 1000 sur l’échelle de Richter. Devant moi, Johann est comme un pantin désarticulé pour absorber les aspérités de la neige. Une neige dure et trafolée qui transforme les cuisses en tokamak de lactique. Tout arrêt est interdit par la convention tacite de l’équipe. Seule des plaintes gutturales évacuent la douleur. Descendre à tombeau ouvert avec des allumettes aux pieds est une expérience de vie. La Pierra Menta, généreuse, en offre des dizaines. Un skieur de l’équipe devant nous chute dans un nuage de neige. Les carres crissent dans le boardercross entre les sapins puis arrive la ligne d’arrivée de la délivrance. Gratitude pour le coéquipier, tape dans la main et débrief. Plus qu’une étape. 

Les spectateurs en délire à la Forclaz ©JC

Le coéquipier de Thomas, Johann Baujard, qui file sous les vivats ©JC

Cet ultime jour, la fatigue comme la joie atteignent leur paroxysme quand nous abordons le col de la Forclaz, l’endroit au monde qui concentre le plus de skieurs de randonnée au mètre carré. La magie de la Pierr’ a réveillé l’âme de la montagne, couverte de tifosis qui hurlent votre prénom à gorge déployée. Une haie d’honneur folle. « Allez Johann, allez Thomas !! ». On finit par ne plus rien distinguer hormis la fièvre des encouragements perdus dans un concert de sonnailles, de tronçonneuses, de cornes de brume, agrémenté des odeurs de viande grillée que dégustent les spectateurs. Le cœur trouve de nouvelles ressources, le sourire monte aux oreilles, saturées d’acouphènes. Il n’est pas impossible que les larmes montent aux yeux. À cet instant, on sait pourquoi on est là. 

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