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Non aux Calanques interdites

Cet édito aurait pu s’appeler Et la mer profonde et bleue. Sur un éperon de calcaire blanc qui plonge dans la Méditerranée une voie d’escalade porte ce nom. Dans le cirque de l’Eissadon, l’un des plus beaux des Calanques, la plage n’existe pas, barrée de blocs elle s’atteint au prix d’une descente cabotine, où il faut le pied montagnard, pour entendre le ressac de la mer se glisser dans l’arche de l’aiguille de l’Eissadon. Arche que l’on franchit d’un pas quand on escalade une autre voie, un hommage à Gaston Rébuffat. Chantre de la nature, Gaston n’aurait sûrement pas compris pourquoi, hors le risque de feu de forêt, l’accès à son jardin serait interdit. Le 15 mai, un arrêté préfectoral a été pris, et stipule que « l’accès y compris par la mer, la fréquentation et la circulation dans les massifs du territoire du Parc National des Calanques sont interdits ». Contrairement aux dix autres parcs nationaux, réouverts, les Calanques sont sous cloche. Il serait long de le raconter ici, mais on rappellera que dans la semaine du 11 au 15 mai, le Parc National des Calanques a été successivement ouvert (ce qui était acté après le 11 mai), fermé, ouvert, puis fermé. Des atermoiements qui seraient ridicules s’ils n’étaient inquiétants. Très.

Depuis sa création en 2012, le parc national des Calanques voit les pratiquants, au pire, comme des nuisibles qu’il faut endiguer, au mieux comme des ignorants qu’il faut éduquer.

Depuis sa création en 2012, le parc national des Calanques s’est peu à peu construit une image où les pratiquants sont vus, au pire, comme des nuisibles qu’il faut endiguer, au mieux comme des ignorants qu’il faut éduquer, à coups d’amendes s’il le faut. La gestion du parc national et de son président, Didier Réault est calamiteuse. Un seul exemple ? Voie d’accès historique au massif des Calanques, la piste de la Gardiole est interdite depuis l’année dernière, suite à une mauvaise gestion du problème avec ses propriétaires. Résultat, des dizaines et des dizaines de véhicules se garent d’habitude quotidiennement (depuis avril 2019) tant bien que mal le long de la route reliant Marseille à Cassis, dans des conditions de sécurité déplorables pour les usagers du parc comme de la route. Un scandale parmi d’autres.

Au sommet de l’aiguille de l’Eissadon. Archives ©Jocelyn Chavy.

L’escalade, la randonnée sur les sentiers historiques des Calanques sont menacées. Pire, il semblerait que le grimpeur, le randonneur, soit un danger pour lui-même : parmi les raisons citées dans l’arrêté préfectoral du 15 mai interdisant les Calanques jusqu’au 2 juin (en attendant le prochain arrêté ?), on peut lire que « l’accès aux Calanques induit l’accès aux plages, que ces dernières sont étroites, difficiles d’accès (…) », que « la configuration et le niveau potentiel de certaines zones du massif dont ses plages rend difficile les règles de distanciation sociale (…), « il y a donc lieu de restreindre l’accès à cet espace de façon à garantir la sécurité de la population et limiter la diffusion du virus responsable du Covid-19 ».

Tu as bien lu. Tu dois prendre les transports en commun pour aller travailler, ou faire la queue au supermarché, mais marcher dans la nature fait de toi un dangereux individu incapable de respecter les règles sanitaires. Mais de quelles règles parle-t-on ? Celles qui nous ont privé d’accès à la nature pendant deux mois, pour des raisons parfaitement incompréhensibles* et que nous avons pourtant accepté, espérant bien faire ?

L’hystérie sanitaire sera-t-elle l’ultime prétexte pour virer l’humain des parcs, des montagnes et des derniers espaces de liberté ?

Titre d’un article de France 3 de ce dimanche : Déconfinement, dans le Vercors les gardes redoutent un afflux massif de promeneurs. Un garde de la Réserve naturelle des hauts-plateaux du Vercors confie que « les gens avec leurs faits et gestes peuvent avoir des conséquences négatives » sur la nature. Je m’y baladais ce weekend, et oui, j’ai vu des promeneurs. Dont aucun ne coinçait une clope sous un caillou, incroyable. Alors je ne dis pas que dans les Calanques, où le Vercors, des inconscients n’allument pas des feux ou jettent leurs détritus. Mais comment peut-on considérer les randonneurs, grimpeurs, tous ceux qui prennent non seulement un plaisir immense à fréquenter la nature, mais aussi défenseurs de celles-ci en y emmenant leurs enfants, leurs amis, en partageant des récits ou en s’extasiant des beautés de la nature plutôt que du dernier iPhone comme des criminels en puissance ? L’hystérie sanitaire sera-t-elle l’ultime prétexte pour virer l’humain des parcs, des montagnes et des derniers espaces de liberté ?

La dérive est générale. Envoyer des troupes en 4×4, motocross, hélico, pour arrêter trois randonneurs n’avait tout de même pas de sens. Fermer les refuges pour éviter la promiscuité a un sens, interdire le bivouac en Haute-Savoie comme l’a édicté son préfet, ou encore l’escalade de plusieurs longueurs (interdiction levée), aucun. L’interdiction de fréquentation de la nature est une hérésie, et c’est hébétés que nous assistons à cette folie collective.

Seuls quelques uns, comme ceux qui ont laissé une poupée gonflable sous un parasol sur une plage, ou attaché un mannequin dans la via ferrata de Lanslevillard nous rappellent avec humour que nous marchons sur la tête, dans les Calanques et ailleurs. Que le respect de la nature se développe au contact de celle-ci, et non pas privée de celle-ci. Que le respect de soi-même et des autres se développe avec le libre arbitre, dont nous sommes peu à peu privés. « Il est incroyable de voir comme le peuple, dès qu’il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de sa liberté qu’il lui est impossible de se réveiller pour la reconquérir », écrivait la Boétie il y a plus de quatre siècles.**

*La Suisse a imposé la distanciation sociale mais pas interdit les activités individuelles (dont la pratique de la montagne) pour la bonne raison que ce sont celles qui ne présentent que de faibles risques de contagion.

** « Le peuple sert si bien, et si volontiers, qu’on dirait à le voir qu’il n’a pas seulement perdu sa liberté mais gagné sa servitude » Discours de la servitude volontaire, 1576.

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