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Ce n’est pas un blanc sur la carte, mais dans la tête des alpinistes, sûrement. Au sud du fameux vallon d’Avérole, en Haute-Maurienne, le vallon du Ribon est un de ces endroits encaissés et hauts en altitude qui font que le gel y crée plus vite qu’ailleurs des cascades éphémères. Même perché loin du sol et à plusieurs heures de marche, ce cigare de glace a fait de l’oeil à Matthieu Brignon et Sylvain Thiabaud. Récit de cette belle aventure tout juste sortie du congélo mauriennais.

Décembre 2020. Le froid a fait son apparition depuis un petit moment déjà en altitude et au fond de nos vallées alpines. En bon falaisiste, je m’acharne néanmoins à trouver des secteurs au soleil pour profiter jusqu’au bout de ces belles conditions automnales avec ce qu’il faut bien appeler mon passe-droit de guide et éducateur sportif, confinement oblige. La magie ou le cauchemar des réseaux sociaux font que je commence à voir passer des photos de piolets, de glaçons, de lignes éphémères toutes plus belles les unes que les autres. Et chaque année le scénario se répète, les fils se touchent, c’est la chasse aux condi, la pêche aux infos pour profiter de ces rideaux figés l’espace d’un instant. Euh.. en réalité c’est souvent se cailler grave avec un bon copain pendant de longues heures en pleine face nord après une approche à brasser, mais ce n’est pas grave, le plaisir est là et c’est le plus important.

La Maurienne, mordor pour les uns, paradis pour les autres, recèle de joyaux méconnus, certains bien cachés et même encore inexplorés. La vallée du Ribon juste avant Bessans est un de ces endroits où il est possible de profiter tôt en saison de bonnes conditions de gel avec plusieurs itinéraires de glace de tous niveaux en rive gauche orienté E-NE. L’encaissement de la vallée, l’altitude font le reste et les accès conséquents garantissent une relative tranquillité.

La ligne. ©Sylvain Thiabaud

Matthieu Brignon y a déjà grimpé plusieurs fois ce début de saison et même ouvert une jolie ligne qui commence vraiment à me faire frétiller les piochons : Dehors la loi. Il est temps de ranger les chaussons et de sortir les piolets, ça caille définitivement trop. Je le félicite pour son ouverture et lui glisse au passage que je suis dispo et partant pour toutes tentatives glaciales et fatigantes issues de son imagination. Ancien traileur de (très) haut niveau, pisteur et guide de haute montagne, il a lui aussi un dysfonctionnement comportemental lié à la chute des températures qui le pousse irrémédiablement à aller se suspendre à ces structures gelées, comportement amplifié à l’extrême si la ligne n’existe dans aucun topo !

A peine le sms parti que je reçois déjà sa réponse. Manu Pellissier vient d’ouvrir une nouvelle ligne à l’Épéna, feu ! C’était sans compter sans les caprices de la météo qui décide de remettre une bonne couche de neige et nous incite à changer de plans… Pas de soucis, les projets se bousculent au portillon et Matthieu me dit « il y a bien cette ligne perchée tout là-haut… plusieurs années que je la regarde et le cigare de sortie n’a jamais été aussi gros. Attend je t’envoie une photo ». Magnifique, impressionnant, fascinant : les qualificatifs ne manquent pas et je sais déjà dans ma tête que j’irai. Petit doute : ce sera la reprise crampons-piolets pour moi, ça risque de secouer ferme, mais tant pis, une occasion pareille ça ne se rate pas !

Ambiance.. le cigare haut-perché. ©ST

Matthieu Brignon achève la première longueur de 50 mètres. ©ST

Nous voilà donc parti de Bessans pour un premier run le mercredi 2 décembre, à bicyclette, enfin à côté de la bicyclette car ça monte et les sacs sont Lourds. Nos VTTAM, à Assistance Musculaire, nous seront utiles pour la fin de l’approche et terriblement appréciés au retour. Matthieu m’avait parlé de tout sauf de l’approche… j’ai vite compris pourquoi. Quatre heures plus tard, nous voici enfin à pied d’œuvre, les épaules déjà bien entamées. Quand tu jettes dans le sac broches, spits, pitons, friends, crampons, perfo, cordes… le poids grimpe très vite.

Premier ressaut et première discussion sur l’itinéraire à suivre. Après un court rideau de glace franchement décollé, nous avons le choix entre chercher à rejoindre des méduses et coulées de glace disséminées çà et là, ou suivre une fissure oblique à gauche en mixte qui semble plus évidente vu les condi. Cette année ce sera à gauche, peut-être que des chanceux grimperont une version directe englacée dans le futur ! Nous voulons ouvrir en laissant un minimum de matériel, mais en gérant notre sécurité et en laissant la porte ouverte à de futurs répétiteurs. Si ça ne coince pas alors on pitonne, et s’il n’y a pas de fissures, alors on perce.

Je fais un relais sur friends dans une fissure chamoniarde, c’est à noter car ce n’est pas tous les jours non plus en Maurienne !

Le ton est donné d’entrée de jeu, Mat se met un long et furieux combat pour enchainer cette longueur de 50m bien engagée. Relais sur friends dans une fissure chamoniarde, c’est à noter car ce n’est pas tous les jours non plus en Maurienne (!). Je rejoins Matthieu rapidement, c’est quand même confort la moulinette quand tes pointes de crampons crissent sur les dalles. Je prends la tête pour une courte longueur, chamoniarde encore une fois car les protections sont excellentes, et fais relais sur la terrasse médiane. Petit brassage pour rejoindre le second ressaut qu’on décide de franchir sur la gauche. C’est moi qui m’y colle. Longueur 200% dry :  ça crochète, ça verrouille, les pieds qui zippe, balant à un bras mais ça tient, verrouiller mais pas trop sinon le bloc dégage. Je mets des spits vaché sur mes pioches ; j’ai l’impression de faire une boutonnière mais je ne peux pas faire mieux, ça grimpe cette cochonnerie ! Enfin je sors de ce court ressaut et fait une grande traversée à droite pour faire relais au pied du mur sommital et de ce cigare tant convoité. Mat me rejoint et ce sera fin de chantier pour aujourd’hui. Il faudra revenir, partir plus tôt et finir plus tard… Après quelques rappels et une descente rapide, nos VTTAM nous ramènent rapidement à Bessans.

Sylvain a la banane, L1 ©Matthieu Brignon

Sortie de L4, longue trav’ pour se remettre dans l’axe. ©ST

Le secteur est plutôt bien exposé aux avalanches avec les pentes de Tierce et du Charbonnel à l’Est sur l’approche, et même constat quand on monte en direction de la cascade sous la Pointe de Ronce. Il serait donc bien de terminer notre petite entreprise au plus vite car la moindre chute de neige risque de sceller l’accès au Ribon. Ça pose un peu les jours qui suivent, Mat monte le dimanche faire un dépôt de matériel au milieu de l’approche histoire d’être plus léger le lendemain et aussi de vérifier les conditions nivo…Y’a de la neige, mais ça passe. Mais y’a quand même de la neige bordel !! Risque acceptable, on monte sur des éperons, les pentes raides ont purgé ; on brasse sans commune mesure par rapport à la dernière fois et on arrive encore plus rôtis au pied. « C’est la dernière fois que je monte ici ! » lâche Matthieu, « Même chose pour moi, aujourd’hui on sort…» je lui réponds.

Histoire d’être plus efficace, chacun refait ses longueurs. La grimpe est (un tout petit peu) plus rapide, mais il faut s’employer. Le brassage sur la pente intermédiaire est hallucinant et Matthieu creuse une véritable tranchée en essayant de s’assurer tellement c’est chargé. J’enchaine la L3 en bataillant et nous voilà au point atteint précédemment.

Je me recroqueville au fond de ma capuche, j’ai froid, je me demande ce que je fous là. Qui n’a jamais eu ce genre de pensées pendu à son relais givré ?

Matthieu poursuit dans cette longueur bien fracturée à l’aplomb du cigare et parsemée de méduses plus ou moins bien collées à la paroi. C’est bien pourri mais l’animal adore ça et il avance en nettoyant la neige et les cailloux branlants. Je me recroqueville au fond de ma capuche, j’ai froid, je me demande ce que je fous là et pourquoi il pinaille autant. Qui n’a jamais eu ce genre de pensées pendu à son relais givré en tremblotant ?! En même temps je n’ai pas forcément envie d’être à sa place, surtout quand le bloc qui retient son piolet commence à desceller alors qu’il essaye de mettre un spit. Affuté comme il est, il aura le temps de finir juste avant d’envoyer une belle télé – pas les nouveaux écrans plats, les anciennes bien cubiques de 60 par 60 – rebondir dans les pentes de dessous.

Dans la grande pente au-dessus du premier ressaut ©ST

Sylvain Thiabaud dans L4 en M6+ entre les deux pentes. ©MB

Matthieu Brignon attaque L5. ©ST

Il est déjà l’heure de mettre la frontale sur le casque, il faut dire qu’on a choisi les journées les plus longues de l’année pour nos bêtises. J’avale la longueur suivante et met un relais tout confort à quelques mètres à peine de ce cigare tant convoité. Mat arrive et me demande si je le sens de continuer, il a bien donné dans la longueur du dessous, il a trop chaud, trop mangé et trop bu, bref il est en pleine forme, comme moi ! Au charbon… Je me rapproche de la langue glacée qui pendouille dans le halo de ma frontale. Le cigare ressemble de plus en plus à un missile qui a envie de descendre, il est fendu et largement décollé sur une bonne partie encore.

Sylvain atteint le cigare tant convoité ©MB

Vous avez dit nocturne ? ©ST

Je grimpe à moitié sur la glace, à moitié sur le rocher en me protégeant sur le caillou et finit enfin par passer complètement sur Mister Freeze. Relais décalé, pied à plat, 5 étoiles. Matthieu me rejoint et part dans cette dernière longueur 100% glace, enfin. Fou comme on se sent léger, léger mais fatigué quand même. Il est 23 heures à la sortie, rôtis, heureux d’être content, d’avoir partagé ces moments intenses tous les deux et donné vie à une belle ligne, d’avoir concrétisé une idée qui a germé quelques années auparavant. Plus qu’à redescendre ; ça commence bien avec le premier rappel qui ne bouge pas d’un poil. Après une remontée express histoire de bien profiter de cette longueur en glace, la descente se déroule sans encombre jusqu’à Bessans.

A l’heure où j’écris ces lignes, je sais que deux cordées sont dans la voie. Des copains et des grimpeurs que je ne connais pas. J’espère qu’ils s’amuseront au moins autant que nous.

Gaston avait raison, « l’alpiniste est un homme qui conduit son corps là où un jour ses yeux ont regardé ».

Remerciements

RAB pour grimper au chaud et au sec

TotemCam pour évoluer en toute sécurité

Le topo

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