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Les Jorasses, et moi, et moi

L’anticyclone maousse depuis quatre semaines n’a pas fait que des malheureux (skieurs). Avec le froid, les glaciairistes ont pu s’en donner à coeur joie : en Haute-Savoie, le cirque du Fer-à-Cheval, sans doute l’un des plus grands spots mondiaux – ne soyons pas modestes – de la cascade de glace a vu défiler des grimpeurs dans des cascades d’ampleur : répétitions rares de la Sorcière Blanche, de la Massue, ouverture d’une des dernières grandes cascades d’ampleur du cirque, la Belle à fer… tandis que dans les classiques de moindre difficulté, en Oisans et ailleurs, s’empilaient les cordées parfois au détriment du bon sens.

Avec un soleil vissé en permanence dans un coin du ciel désespérément bleu, les alpinistes sont allés dans les faces nord : un trio italien s’est illustré sur l’Aiguille Noire de Peuterey, un jeune guide a signé la première hivernale solitaire du Grand Pic de Belledonne. Aux Grandes Jorasses, Charles Dubouloz, Symon Welfringer et Clovis Paulin ont signé la première répétition de la Directissime de la Walker en cinq jours. À peine étaient-ils sortis que la cordée Léo Billon et Benjamin Védrines sortaient eux aussi au sommet de la Walker : partis 16 heures plus tôt de Chamonix, ils ont gravi la Gousseault-Desmaison à la journée, avec une petite marche d’approche par-dessus le marché, d’une traite depuis la vallée. Après les 342 heures de Desmaison – titre de son livre éponyme – aux Jorasses, la cordée Billon Védrines a rétréci les Jorasses, rien de moins. 

La cordée Billon Védrines a rétréci les Jorasses

Douée, et pas qu’un peu, l’élite de l’alpinisme a fait des Grandes Jorasses son terrain de jeu et d’excellence. Cela ne date pas d’hier, comme le démontre la Directe de l’Amitié en 1974 (Seigneur-Audoubert-Gally-Feuillerade), toujours considérée comme l’une des plus dures de la face. Même si le web et les réseaux nous font la mémoire courte : dans les années 80 il y eut Escoffier et Profit. Dans les années 90, les deux passages d’Alain Ghersen toujours en solo. Citons les voyages hivernaux de Lafaille et Batard, les exploits de grimpeurs tels que Sveticic puis Babanov. En 2000 Patrice Glairon-Rappaz signait l’un des plus grands solos avec No Siesta. 

Mis à part le cocorico, quel est le point commun entre les ascensions extrêmes du Fer-à-Cheval et celles de la face nord des Jorasses ? Le point commun entre ces glaciairistes qui n’ont pas froid aux yeux et ces alpinistes qui n’ont pas froid aux doigts ? C’est pourtant simple. Ce sont tous des gars. C’est bête, parce que du coup, la « une » d’Alpine Mag ressemble à un congrès d’andrologues – ou de Domaines Skiables de France. Que des mecs, point. 

Les cascades du Fer-à-Cheval ? Les Jorasses ? Il n’y avait que des mecs. Paraît-il.

Est-ce à dire que les Jorasses rebutent les femmes alpinistes ? Peut-être. Pourtant, Catherine Destivelle (premier solo hivernal féminin, février 1993), Alison Hargreaves (solo, été 1993), mais aussi Françoise Aubert (auteure d’une nouvelle voie avec Jean-Christophe Lafaille en 1997) se sont brillamment illustrées dans la plus fameuse des faces nord. Sans doute faut-il regarder ailleurs qu’aux Grandes Jorasses pour voir l’alpinisme au féminin s’épanouir : en ski et à plus de 8000 mètres, avec Tiphaine Dupérier et Aurélia Lanoé, en grimpe et en Patagonie (les trips entre copines de Lise Billon, Maud Vanpoulle, Fanny Schmutz). Pas des faces nord, mais de la créativité, et de l’engagement. Bref, il n’y a pas que les Jorasses, dans la vie. Vous vous en doutiez.