fbpx
@

Les grands navires – 1/3 Nouvelle, première partie

Quand on voyait le père Chastel, on pouvait difficilement croire qu’il n’était pas originaire de la vallée. Il en faisait si bien partie que beaucoup avaient oublié qu’il n’y avait pas toujours vécu. Je l’ai connu très vieux, le visage couvert de rides, se promenant à petits pas, toujours prêt à héler quelqu’un, à l’entraîner au café de la Poste, et là à parler de montagne et d’escalade comme nul autre ne savait le faire. On racontait bien des histoires à son sujet. Elles avaient fini par construire autour de lui une sorte de légende. La plupart portaient sur ses activités passées dont il parlait peu. On lui avait prêté beaucoup de métiers sans que rien ne vînt en confirmer un seul. Certains disaient qu’avant de découvrir la montagne, il avait été danseur. Personne ne pouvait en témoigner. Mais il parlait souvent de danse avec la même ferveur que pour disserter sur l’escalade. Il avait été alpiniste, pourquoi n’aurait-il pas été danseur?

Je me souviens qu’un jour il m’aborda dans la rue et m’invita à boire. Quand nous avons été installés, je me suis mis à lui parler de belle roche, de soleil et du plaisir de l’escalade. Il m’a longuement écouté. Ses yeux brillaient dans la pénombre du café. D’autres bavardaient autour de nous et pour mieux m’entendre, il avait poussé son verre, s’était penché vers moi. Puis brusquement – je venais de prononcer sans trop l’avoir voulu le mot « danse» –, toujours appuyé de ses deux bras sur la table, il m’a coupé la parole:

« Je vais te dire ce que je dis souvent et que les gens n’ont pas l’air de comprendre. La danse est miroir, petit! C’est un grand danseur qui l’a dit. Miroir grâce auquel nous nous identifions. C’est pour ça que la danse est essentielle. »

Parlait-il sérieusement? Le ton de sa voix le laissait supposer. Mais il y avait dans son regard une pointe d’ironie qui me faisait me demander s’il n’était pas en train de se moquer de moi.

« L’important n’est pas simplement de danser, mais de danser en imaginant sa danse. Non pas de la rêver en imagination, sans rien qui traduise le rêve, mais de danser en se voyant danser.

Comprends bien: d’abord la danse nous dessine et nous pouvons nous voir. Peu à peu, nous devenons l’image de nous-mêmes, qu’elle nous révèle et dont les gestes sont les nôtres. Lentement, tournant autour de notre cops en imitant nos propres mouvements, nous prenons conscience de l’espace, nous l’inventons. Il était vide, nous l’emplissons de gestes.

A la fin, le danseur n’est plus qu’une danse. Il n’y a pour lui qu’un univers: celui qu’il crée. Et il y en a autant que de gestes possibles. »

Le père Chastel s’était mis à parler plus fort. Les habitués du café nous regardaient en souriant. Ils connaissaient les divagations du père Chastel. Mais celui-ci parlait avec trop de passion pour prêter attention à ce qui se passait autour de lui. Il posa une main sur mon bras, le serra très fort:

« Toi qui grimpes, dis-toi bien que c’est la même chose en escalade. Le grimpeur ne doit vouloir qu’une chose: se faire escalade, rocher, vide. Chacun de nous pressent l’existence du miroir. Mais on croit souvent qu’il est formé par le rocher. Et on choisit des danses faciles sur les roches les plus belles, là où le soleil et la lumière aident à monter. Il faut parfois longtemps pour savoir que le miroir est en nous et non devant nous, que seules comptent la danse et son intensité, l’escalade et la tension qu’elle fait naître. On découvre alors les faces nord. Et plus tard, si on regarde bien, on découvre d’autres danses. »

Sans me quitter du regard, le père Chastel avait fini son verre, puis ce jour-là, il avait ajouté en souriant:

« Tu comprendras peut-être. »

C’est à cette époque qu’Alain et moi nous étions lancés dans notre première face nord. Depuis, nous en avions gravi un bon nombre parmi les plus belles du massif.

Un soir d’été, nous sommes montés au refuge des Salins. Nous aurions pu prendre le téléphérique de l’aiguille des Fourches et, du sommet, descendre vers le glacier. Mais Alain m’avait souvent vanté le sentier qui, à travers bois, puis sur les alpages, conduit aux Salins. Et j’avais tout de suite accepté d’y monter à pied.

Nous sommes partis relativement tard. L’ombre des bois était encore tiède, et nous montions lentement, sans parler, contemplant les mêmes choses sans avoir à nous les montrer. Au-dessus, au sortir de la forêt, nous sommes arrivés à la séparation de l’ombre et du soleil. Le sentier n’était qu’une trace imprécise sur un épais tapis de terre souple et nous avancions en silence dans un air transparent que rien ne troublait. Vers le couchant, très loin sur l’horizon, des bancs de nuages se consumaient, immobiles. Près du glacier, un vent froid nous a pris par le côté: nous avons pressé le pas, peu soucieux de nous arrêter pour nous couvrir.

Peu avant d’aborder les premiers clapiers, le sentier passe à proximité des chalets de Béroux. On ne peut les voir, tant ils se confondent avec la terre du creux qui les abrite. Et sans doute ne les aurais-je même pas remarqués si Alain ne me les avait montrés. De la fumée sortait d’une cheminée: une colonne d’abord droite, imperceptible, d’un gris plus transparent que celui de l’ombre, puis brusquement, à niveau d’alpage, le vent s’en emparait et la dispersait dans le ciel.

« Simond doit être là, me dit Alain. Nous avons le temps. Nous pouvons y passer, si tu veux. »

Pour l’instant, je ne pensais plus au refuge, au glacier et aux parois. 

(…)

La suite pour les abonnés

. . .

Copy link