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La lettre de Christophe Profit

Il n’avait pas voulu réagir publiquement jusqu’ici. Visé par une plainte déposée par le maire de St-Gervais, Christophe Profit a été en partie condamné lundi 5 juin pour le vol de deux des quatre pieux de la voie normale du mont Blanc. Un jugement alambiqué dont il fait appel. Il a souhaité rendre publique la lettre qu’il a écrite à ses confrères guides de Chamonix, en décembre dernier. Christophe Profit n’est pas un voleur de pieux. Au-delà de sa variante qui, depuis l’été dernier, permet d’éviter si nécessaire le passage raide de l’arête des Bosses, Christophe Profit réfute une vision élitiste du mont Blanc et plaide pour l’autonomie des cordées. 

Bonjour à toutes et tous,

 Cette lettre afin d’essayer d’éclaircir la situation concernant l’été écoulé. [2022, ndlr]

J’ai lu dans un compte rendu que l’on avait parlé de « la variante Dédé Rhem »,  itinéraire ouvert en versant nord du mont Blanc, comme d’un « soi-disant GR ».

Plus tard, j’ai lu noir sur blanc qu’il passe sur de gros ponts de neige…
Sérieusement, me pensez-vous aussi fou pour imaginer un itinéraire qui franchirait de telles crevasses,  avec autant de monde ?

Connaissez-vous au moins l’histoire de cet itinéraire ?
Savez-vous que lors de mes très nombreuses ascensions du mont Blanc depuis début avril avec mes clients (parfois seul après une chute de neige) d’abord en ski puis à pied et toujours par les Grands Mulets, j’ai pu façonner cette variante passionnément pour qu’elle soit toujours parfaitement sûre ?

Connaissez-vous l’historique complet de ce travail au fil des jours pour que cet hommage à Dédé soit à sa hauteur et devienne le passage de référence utilisé par la plupart des cordées pour rejoindre en toute sécurité le sommet du mont Blanc en cet été 2022, en évitant ainsi le passage fracturé et dangereux (en cas d’affluence) de l’arête des Bosses, là où se trouvaient les quatre pieux ?
Connaissant un itinéraire très facile en versant nord, et en aucun cas élitiste comme il a pu être dit, ne rien faire en laissant en place ces quatre pieux revenait pour moi à cautionner leur installation et donc à me mettre en situation de « non-assistance à personne en danger ».

ne rien faire en laissant en place ces quatre pieux revenait pour moi à me mettre en situation de non-assistance à personne en danger

Été 2022. À gauche des Bosses, alpinistes sur la variante Dédé Rhem, proposée par Christophe Profit ©Ch. Profit

Alpinistes sur la variante Dédé Rhem, l’été dernier. ©Ch. Profit

Printemps 2023. Dans la variante Dédé Rhem, tracée à skis. ©Christophe Profit

Dans la variante Dédé Rhem, printemps 2023. ©Ch. Profit

Pensez-vous que 200 personnes par jour pouvaient se croiser sereinement sur « la mauvaise arête » alors que les pieux se trouvaient plus bas et n’étaient donc d’aucune utilité pour enrayer une chute ?
Savez-vous que la pente raide où ont été placé ces pieux est devenue en glace vive très tôt dans la saison ?

Savez-vous comment j’ai retiré ces pieux ?
Avec le piolet pour les deux premiers après une heure de travail, puis très facilement à la main pour les deux suivants qui sont venus tout seul car la chaleur avait fait fondre la glace autour.

Pensez-vous que je pouvais être là-haut tous les jours pour surveiller cet itinéraire qui inévitablement après une chute de neige allait être modifié par des alpinistes dont l’instinct ne serait pas forcément au plus haut ce jour-là ?

Savez-vous que le tracé de cette voie s’est fait en deux fois, d’abord deux lignes harmonieuses droite gauche et gauche droite, puis une seconde variante dans la ligne gauche droite afin de composer encore un peu plus avec la montagne ? 

Bien sûr le risque zéro n’existe pas en montagne. Mais parfois peut-on considérer en être pas si loin ? (…)

Le retrait des pieux était tout sauf malveillant.

Photo du 3/06/23 ©Thomas Pueyo. Selon Christophe Profit, le passage direct de l’arête des Bosses « devient plus délicat à cause de nouvelles crevasses ». La variante Dédé Rhem consiste à faire un large tour par la gauche.

J’ai été convoqué à la gendarmerie de Megève le 21 septembre dernier pour vol et mise en danger de la vie d’autrui, et convoqué au tribunal de Bonneville [qui vient de rendre son jugement, ndlr]. Mise en danger de la vie d’autrui… Le pensez-vous vraiment comme vous l’avez dit ou laissez dire lors d’une réunion avec le préfet, la Compagnie des guides de Saint-Gervais et Jean-Marc Peillex ?
Ne pensez-vous pas plutôt que ces pieux donnaient une indication pour suivre un itinéraire exposé alors qu’en face nord existait un « GR » ?
Quant au retrait des pieux, il était tout sauf malveillant.

Ne regrettez-vous pas de m’avoir fait posé la veste et de vous êtes désolidarisés publiquement lors de la fête des guides de St-Gervais alors que je voulais simplement ramener un pieu à son maire ?
C’était pour moi une façon de clore cette histoire, (…) le moins que je puisse faire après avoir été copieusement malmené tout l’été par le maire de cette commune, et je ne me suis en aucun cas approprié cette fête des guides comme vous me l’avez signifié.

Alors que je vous avais envoyé dès le mois de mai des informations par mail sur ce nouvel itinéraire en face nord et cette solution simple pour s’adapter à la montagne, pourquoi n’êtes-vous jamais venu vers moi pour en parler ?
Pensez-vous vraiment que mon souhait n’était pas de protéger notre métier de guide mais aussi ce droit qu’ont tous les alpinistes de pouvoir composer avec la montagne ?

Cette variante Dédé Rhem ne s’est pas faite par hasard, c’est le fruit de quarante années à parcourir les cimes.
Toutes ces années pendant lesquelles j’ai ressenti autour de moi des doutes, des interrogations sur la façon dont je vis la montagne, je les ai vécues dans la peur que l’on prononce inévitablement, en cas d’accident, les quelques mots tellement injustes : « Cela devait arriver ! ».
Alors je me suis mis dans ma bulle pour me protéger, et surtout protéger ma famille.
Je deviens un lion pour protéger ma famille et je le deviens aussi pour protéger le métier de guide, l’alpinisme et la montagne, et le sommet emblématique du mont Blanc. Au mont Blanc, sur un itinéraire glaciaire, il est facile de s’adapter pour trouver une alternative à un passage qui pose problème afin d’éviter la pose de points d’aide. La problématique de ce sommet est bien différente de sommets rocheux comme le Cervin, l’Eiger, la Dent du Géant, ou encore l’Aiguille Noire de Peuterey.

Pensez-vous réellement que je puisse rester insensible à tout cela ? Cela m’attriste. 

Bien à vous.

Christophe

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