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Jornet, Simone Veil ou qui vous voudrez

#1
Nous y voilà, au numéro un ! L’Espresso le plus lu de cette année 2019 qui se termine ! Et pour marquer le coup, on vous l’offre cette fois à l’heure de l’apéro, comme un présage pour 2020, comme un gage de convivialité que l’on vous souhaite plus que jamais. Joyeux Espresso, joyeuses sorties en montagne, et que le bonheur de vous déconnecter là-haut se marie toujours plus au plaisir de vous rebrancher ici-bas, sur Alpine Mag…

Kilian Jornet a battu le record du dénivelé positif en vingt-quatre heures. 23486 mètres.
De ces réalisations sans eau tiède : absurdes pour les uns, pour les autres admirables.
Les seconds sont les enthousiastes et ils ont raison de l’être. Ils admirent. Moquer celles et ceux se pâmant devant la performance du Catalan serait pourtant chose aisée. Il est si facile et pour tout dire paresseux de se dresser au-dessus du lot en usant de la candeur des autres comme marchepied. L’admiration serait la marque des petits esprits, cette idolâtrie béate pour fans dupes, suiveurs quasi manipulés dont le besoin de ralliement balaye tout espoir d’esprit critique. À ce qu’il paraît. Certains condamnant cette admiration sans borne s’agenouillent chaque dimanche devant leurs idoles mais c’est sans doute autre chose.
Là où il est, il s’en moque mais moi, c’est aussi Saint-Exupéry que j’admire, lui et l’équilibre de son âme inquiète ; ces mots font jaillir ma vie. C’est certainement plus noble car on a peu vu Saint-Ex sur une Vertical Race ; au classement des admirations légitimes, la mienne semble acceptable. Bashung, c’est idem, j’ai dans mes bottes des montagnes de questions où subsiste encore son écho, celui-là, je peux l’admirer, c’est un saltimbanque que tolère la bien pensance. Du côté des alpinistes, il y a eu Berhault ; il pouvait dire le danger est mortel mais le risque vital, ces formules mille fois entendues, je les buvais et mes jambes se mettaient en route. Je le regardais grimper sans jamais envier sa grâce. Il a ancré dans mon toujours la passion que d’autres avaient fait naître. Certains que j’admire ont la bonne idée d’être vivants et je n’ai aucune coquetterie à leur hurler. Je suis le moins bien placé pour juger du bien-fondé de ces admirations mais il ne me semble pas faire preuve de niaiserie ou d’aveuglement.

ce n’est pas donné à tout le monde d’admirer.
Il faut ce certain goût d’approuver ce qui est différent de soi.
Ou pire, meilleur.

En fait, je crois que j’admire les admiratifs. Quel que soit l’objet de leur adoration, Queen, Simone Veil, Le déjeuner sur l’herbe ou du vent dans les arbres.
Car ce n’est pas donné à tout le monde d’admirer. Il faut ce certain goût d’approuver ce qui est différent de soi. Ou pire, meilleur. Ce n’est pas donné à tout le monde que de regarder autour. Ou au-dessus. Hors-soi. Ce n’est pas donné à tout le monde de se libérer de cette geôle si confortable qu’est l’amour propre. À bien des égards, il est plus commode de ne pas admirer Jornet, Pierre, Paul ou Jacques, de rester collé à ses certitudes, rétracté, inapte à saisir le meilleur des autres et à justifier cela par une exigence que l’on serait le seul à avoir. Alors oui, parfois, on grandit, on change de coqueluche et on dépunaise les posters. Alors oui, parfois, on découvre la pourriture sous le vernis et on est triste, on en revient un peu ou beaucoup de notre admiration mais ce n’est pas grave, l’essentiel a été fait, on a osé y croire et l’on n’a pas craint l’incertain. Plus que de la naïveté, c’est d’un peu de rêves dont il faut se parer pour admirer et quelle que soit l’issue du regard écarquillé, l’ardeur consentie à ce projet est belle à voir. Une erreur, une tristesse serait de ne plus s’autoriser à y croire et que le soupçon l’emporte.
Au début, bien sûr, c’est le bruyant qui nous séduit, le spectaculaire, puis on apprend, petit à petit, que l’admirable n’est pas forcément le grandiose ni le parfait et qu’il se joue aussi, peut-être plus, dans le silence, l’anonymat et le goût des autres.
Et surtout on se rend compte qu’admirer nous fait du bien car sous l’apparence de la révérence, c’est un élan. On s’élève plus que l’on se soumet. Il y a dans l’admiration je ne sais quoi de fortifiant disait ce diable de Victor Hugo. La vie nous donne des figures à admirer et bien soit, plongeons sans précaution.
Ça ne nous fait pas sentir tout petits, au contraire. On examine de plus près notre admiré, Jornet ou un autre ; la première tentation est de lui ressembler en tous points puis à mieux connaître notre icône, ce qui saute aux yeux, c’est comme il a su assumer sa singularité, comme il est parvenu à devenir et rester lui-même dans ce Monde pesant et qui lisse et qui invalide. On se détache progressivement de la personne pour admirer, surtout, sa trajectoire, partie de loin, parfois de rien. Et cela nous inspire. On se dit qu’il serait bon d’en faire de même, l’audace d’être soi, c’est sacrément contagieux.
Alors on se dit que c’est possible.
C’est cela que prennent en charge nos admirations, nous dire que c’est possible.
Pas les 23486 mètres mais tous les petits pas d’avant.