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Treks en Himalaya

Cap ?

J

e vois encore ses yeux écarquillés.
Ses parents lui avaient offert une sortie à l’aiguille du Midi. Il avait dix ans. Ils s’étaient approchés de l’arête, au portillon rouge écrit danger, ce mot magnétique. Là, des alpinistes partaient vers un autre monde. Pour lui, des spationautes. Ce jour là, à cette minute, au début d’une vie dont il ne songeait pas à supposer la fin, le petit garçon a décidé qu’il la consacrerait à s’émerveiller et que ce but en valait bien d’autres. Je le sais car il me le dit tous les soirs.
Car chaque soir que la vie fait, je plonge dehors. C’est facile, la montagne ou mes chiens le réclament. Alors avec l’enfant, nous discutons. Pour ça, je lève la tête et si je trouve une étoile, c’est bien. C’était une promesse. Que nous ne nous perdrions jamais de vue et que chaque soir, il me rappellerait au désordre. C’est une conversation que je ne manquerai pour rien au monde, celle des oublis et des fidélités à l’enfance.
Le gamin me parle d’émerveillement. Préférant les images aux discours, il me demande si aujourd’hui j’ai eu, ne serait-ce qu’une seconde le souffle coupé. Si je dis non, il est triste pour moi. Si je tente de lui mentir, simuler l’enchantement, il le devine, comment fait-il. Lui, chaque jour, courait après la surprise et ne revenait à la maison que la bouche bée. D’autres fois, il veut que l’on cause légèreté, il s’inquiète de me voir moins rire. As-tu mis de l’insouciance dans ta journée ? Ce c’est pas grave, la rengaine des gosses, délicieuse, agaçante et qui hérisse les adultes pour qui tout devient grave, même la plus futile des futilités. Parfois je lui décris ce qui m’a crispé, il s’en étonne et me prie de me charger d’un peu de légèreté le jour suivant. Alors je clame du c’est pas grave à qui mieux mieux et les gens autour me disent qu’il faudrait penser à grandir, peut-être et un peu. Je leur demande pourquoi. Ils soupirent. Pff. C’est ce que font les grands quand ils n’ont plus de réponse. Un jour, le petit avait demandé à une dame qui pff s’il existait un capital sourire comme pour le soleil. Sa joue gauche s’en souvient.
Certains soirs, nous parlons curiosité. Dans son carnet mal caché sous l’oreiller, le petit avait écrit qu’un jour sans apprendre était un jour perdu, à jamais irremplaçable. Ce pouvait être n’importe quoi, une broutille, un mot, une révélation. Il y en avait tant, c’était vertigineux. Qu’as-tu appris aujourd’hui me demande-t-il. Si je lui dis que j’en sais assez, il me traite de grand con, c’est déplaisant, surtout grand. Parfois, c’est de solidarité dont nous discutons, les deux francs du croissant, un jour sur deux, ils allaient à Michel, assis par terre, son chien comme famille. Le petit sans cesse demandait à quoi ça sert de grandir si c’est pour se replier sur soi, il veut être sûr que je l’ai toujours en tête. Un autre soir, ce sera la liberté notre conversation, je sais qu’il guette le jour où un attaché-case aura rejoint ma vie. Nous nous l’étions promis, jamais d’attaché-case ni de portail électrique, ces objets du renoncement. Je contourne sa vigilance avec une besace mais il veille. D’autres fois, il veut s’assurer de ma sincérité. Lui sautait au cou des gens qu’il aimait et à la gorge de ceux qui gâchaient le monde. Il sait les jours où j’ai été médian, neutre ou muet. Il me demande ce que j’attends pour crier mon amour et ma haine.

Parfois je lui décris ce qui m’a crispé, il s’en étonne
et me prie de me charger d’un peu de légèreté le jour suivant

Si ce n’est de ça, nous parlons de témérité, de beauté, de loyauté. Souvent c’est en té le thème, ces suffixes de l’enfance telle la naïveté qui dit plus qu’on ne le croit la vérité.
Pour me défendre, j’objecte que ses dix ans sont bien gentils mais qu’une vie d’adulte, ce n’est pas si simple et que, s’il le souhaite, on peut jouer à comparer nos contraintes. Monsieur réponse à tout me dit que je l’ai bien cherché et qu’il ne tient qu’à moi de m’en affranchir. Je sais qu’il a raison mais j’insiste. À son âge, on ne sait pas comme la vie va cogner. Ce n’est pas une raison pour oublier les idéaux de l’enfance, ces vigies, ces remparts. Et si ton idéal est devenu illusoire ou pire secondaire me dit-il, c’est que tu t’es fait avoir Callaghan et que la vie, l’air de rien, t’a détourné du cap. Te voilà devenu un pas cap, ceux dont on se moquait tant et qu’on s’était juré de ne pas devenir. Petit bras. Est-ce qu’au moins tu écoutes toujours War à fond les baffles ou est-ce toute ta vie que tu as mis en sourdine ?

C’est une hygiène que l’on devrait tous s’imposer. Chaque jour, passer la tête au dehors et interroger le môme qu’on a été. Discuter avec notre enfance, se rappeler nos rêves et mesurer notre fidélité à cet âge où croire était non négociable. Au début ça pique, le gosse n’ira pas par quatre chemins, le miroir qu’il tend fait mal à la tête et l’on peine à bien dormir. Puis ça fait du bien en ce que ça nous réveille. La fable dit donc vrai, on a toujours besoin d’un plus petit que soi car seul, on voit peu sa vie se faner.
Hier soir, le petit m’a demandé si je lançais toujours deux boules de neige à la suite, une en l’air pour que l’autre regarde le ciel et la deuxième dans sa tête d’ahuri. Et si Mitterrand allait bien. J’ai dit oui et pas trop.
Et comme tous les soirs, alors que je m’étais juré craché par terre de le faire, je n’ai pas osé lui demander.
Si l’adulte devenu était à la hauteur de ses rêves.
Ce soir promis.