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Ce que disent les silences

#3
On entre dans le Top 3 des Espresso les plus lus de cette année 2019. Et c’est cadeau pour fêter la sortie de Double Espresso, la compilation papier de cette 2e année de chroniques par Cédric Sapin-Defour.
On parle, on parle, mais si on se taisait cinq minutes ? 

C’est une des élégances de la montagne, du désert et de ces lieux qui résistent.
Le silence.
Quand, à notre goût, du calme, la cité fait trop de bruit, il nous faut fuir le bourdonnement. Alors chacun s’empresse de retourner là où son silence se cache, un sommet, un arbre, une bibliothèque.
La montagne vaut ce silence, l’écouter peut suffire. De ces silences complets, profonds dont on attend juste la quiétude, parfois la vérité. Une des solutions pour être certain de les trouver ces silences est de partir seul, personne pour rompre ce bonheur et si on le souhaite, parler avec soi-même. Mais rapidement, quoi qu’on en dise, il manque quelque chose. La conversation. Car c’est dans les mots de l’autre aussi que l’on devine de quoi nous sommes faits. Nous allons là-haut pour cela également, pour causer à n’en plus finir. Un tour en montagne, c’est la recette parfaite pour discuter à tout va : le temps long de l’itinérance, les masques qui tombent comme les retenues, la trouille à diluer, l’euphorie d’être ensemble, personne qui ne nous écoute, le Monde à refaire et les réponses à trouver, aux fichues questions que la vie d’en bas nous soumet. C’est idéal pour le bla-bla. Nous avons tous un compagnon ou plusieurs avec qui l’on poursuit la phrase interrompue la semaine ou le siècle d’avant. Il n’y a parfois que l’hypoxie pour coudre les bouches. Ou la splendeur des lieux.
Mais ça ne fonctionne pas toujours. Il arrive qu’au jeu de la parole, la cordée se désaccorde.
À certains moments de la virée, l’un ne voudrait entendre que le vent ou battre son cœur mais l’autre parle, parle et parle encore sans finalement grand-chose à dire si bien que le premier rêve, sans oser l’avouer, que l’écho, taïaut, lui vienne en aide dans un ta gueule ! libérateur. Mais il ne le hurlera pas, la camaraderie a ses règles dont la liberté d’expression ; il n’empêche, le rendez-vous avec le silence lui a été dérobé pour toujours. Ce peut être l’inverse ; l’autre ne dit rien alors qu’échanger serait bienvenu à notre goût de la palabre. Rien. Pour le coup, le taiseux du jour ôte un peu de joie au mouvement et de vie à l’histoire ; se taire, c’est un peu le vide.

Elle est là la musique de l’amitié, quand ne rien dire n’inquiète ni l’un ni l’autre,
quand remplir l’espace de bavardages n’est plus obligé 

Et puis un jour, la chimie des rencontres et le miracle de la vie nous font croiser un compagnon qui nous va à merveille et à qui, semble-t-il, l’on va tout aussi bien. Ce peut être une. Petit à petit, sans qu’aucun des deux ne l’ordonne, les paroles se rejoignent et les silences s’harmonisent. Les silences s’additionnent sans peser et les causeries se trouvent bien. Plus besoin de parler pour se comprendre et d’autres fois, ce besoin vital et partagé de le faire, beaucoup, fort et longtemps, pour comprendre aussi. Alors alternent propos et mutismes, les pauses succèdent aux envolées et le silence qui suit la discussion est encore la discussion. Elle est là la musique de l’amitié, quand ne rien dire n’inquiète ni l’un ni l’autre, quand remplir l’espace de bavardages n’est plus obligé ; c’est aussi en minutes de silence qu’on célèbre l’ami véritable. C’est un cadeau à chérir que cette rencontre qui, çà et là, supporte et surpasse les silences. Cette complicité du bruit et puis plus rien est un bonheur rare. Derrière il y a l’écoute, derrière il y a l’autre qu’on laisse respirer et ces grands mots que sont le respect et la liberté. Pour une cordée de sportifs prônant le minimalisme, taquiner ces grandeurs est une jolie performance.
Dans le brouhaha ambiant de nos existences, cette relation devient très vite nécessaire, pour tout dire essentielle et il arrive qu’on lui réclame poliment de s’installer dans notre vie d’en bas, celle où l’on se tient la main sans corde, celle où l’on s’embrasse sans sommet. Il se peut qu’elle dise oui. Alors les lourdauds de copains demandent comment on l’a séduite cette jolie sirène ; des discours clefs en main et les martingales de l’éloquence, voilà ce qu’ils veulent. Ils apprennent que ce sont des silences qui ont le plus œuvré et qu’ils seront les clefs de la suite. Tu déconnes ? dit le plus sceptique. Tu ne veux rien nous dire c’est ça ? dit le plus malin.
Peut-être que l’on se trompe ? Lorsqu’on observe, à table, face à l’horizon ou sur le bord d’une rivière, une cordée d’amoureux ne parlant de rien ou de pas grand-chose, ce n’est pas à coup sûr qu’ils n’ont plus rien à se dire. Peut-être, au contraire, se racontent-ils la plus belle des histoires.
Un silence, voilà qui est suffisant pour expliquer un cœur disait ce bavard de Molière.
Et bien parlons-en tiens.

Il ne reste que quelques exemplaires, en édition spéciale, numérotée et dédicacée par Cédric Sapin-Defour !
Ne tardez plus si vous le voulez pour les fêtes, ou si vous en voulez un tout court ! 

Double Espresso
20.00€
Rupture de stock
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