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Quadrupédie

#2
C’est le 2e Espresso le plus lu de 2019. Et c’est encore cadeau pour fêter la sortie de Double Espresso (et il n’en reste qu’une dizaine ce matin…)
Partant pour l’éloge d’une vie de chien ? 

Pendant des années, j’ai eu le meilleur des compagnons de cordée.
Nous sommes allés à peu près partout ensemble. À peu près.
Il était piètre grimpeur malgré de jolis III dans le Vallot. C’est en ski qu’il brillait ; il avait déjà avalé le couloir quand moi, je claquais encore des genoux dans le haut. Mais jamais il ne me quittait de son regard inquiet. Il adorait les fines arêtes, celles où l’on se déplace à quatre pattes, la tête au ras de la Terre, comme les gosses. Ça le faisait marrer. C’est aussi pour ça qu’on va en montagne, rejouer à la quadrupédie, vivre de nouveau à hauteur d’enfant.
Il était d’une robustesse sans pareil. D’une autre étoffe. Jamais froid, jamais chaud. Quelle que soit la saison, il était pareillement accoutré quand moi, j’empilais ou déplumais les couches en ®. À sa manière, il me faisait comprendre que nous, les Hommes modernes, étions devenus des choses bien fragiles et exigeantes. Jamais faim, jamais soif non plus, sauf si je lui proposais. Il ne prenait jamais à manger, ce à quoi je lui disais que porter sa nourriture était une règle de base en montagne surtout lorsqu’il lorgnait avec envie sur mon sandwich à la tome. Alors se jouait cette danse des yeux ; j’arrêtais de mâcher, je le regardais du coin de l’œil, il tournait la tête comme si de rien n’était faisant mine de s’intéresser à l’horizon et dès que je portais le pain à ma bouche, il me scrutait de nouveau en biais. Je lui proposais un cornichon, il n’aimait pas, alors à chaque fois, il gagnait ma bonté et la moitié du repas. Il savait jouer de ses yeux ronds le bougre.
Il me faisait une confiance aveugle, c’est à moi qu’invariablement revenait le choix de la course et dans mes pas, il semblait se trouver bien. Je l’engueulais de ça ; oui, le statut de premier de cordée est prestigieux mais un peu d’alternance ne gâterait pas l’ensemble lui disais-je. Il acquiesçait mais il s’en foutait. Sa place dans le Monde était accessoire quand nous, n’avons de cesse de nous dresser sur nos ergots.

La sécurité, il en faisait peu cas.
Il répondait que Saint-Bernard veillait sur nous autres montagnards,
personne d’autre.
Je t’en foutrais du Saint-Bernard.

Au bivouac, nous parlions peu. Je faisais la conversation, c’était un taiseux. Lui prônait la contemplation, l’introspection, je lui disais qu’agrémenter ces soirées d’une forme d’échange, éventuellement contradictoire, ne nuirait pas à la poésie du lieu. De ça aussi, il s’en moquait ; il s’étirait, râlait de contentement et s’endormait toujours le premier. Au milieu de la nuit, je retrouvais sa grosse tête callée sur mon épaule. Ça va qu’on vomissait les homophobes.
La sécurité, il en faisait peu cas. Combien de fois lui ai-je fait réviser le mouflage, combien de fois lui ai-je épelé les trois chiffres à survie. 1. 1. 2. Il répondait que Saint-Bernard veillait sur nous autres montagnards, personne d’autre. Je t’en foutrais du Saint-Bernard. Jamais nous nous sommes encordés. Ah si, une fois, en ville car nous sentions que continuer à vivre dépendait moins de nous que des autres.
Les femmes étaient folles de lui ; pas qu’elles, il aimantait tous les cœurs aux alentours du sien. Il trustait les photos au sommet, au refuge. Partout. Il avait le contact facile, c’était un charnel. Je me cognais tout le boulot et lui récoltait les honneurs. Je ne lui en voulais pas car sa beauté irradiait, jusqu’à m’éclabousser, un peu. Il n’aimait pas quand j’introduisais (ce n’est peut-être pas le bon terme) une femme dans notre cordée. Il me le faisait savoir et lui menait une vie d’enfer. Sauf une.
Comme ornement à toutes ses qualités, il y en avait une dernière, l’avarice. Jamais il ne m’a payé une bière au retour dans la vallée. Jamais. Il disait qu’il n’avait pas d’argent sur lui, ce rat, alors je payais sans lui en vouloir. J’avais cette douce et constante indulgence pour tout ce qu’il était. Puis je prenais le volant, lui n’avait pas le permis bien sûr, son personnage en aurait trop souffert et ce drôle de bonhomme se plaçait à l’arrière de la voiture, surtout depuis que une était passagère de ma vie. Il paradait en Elisabeth II, quelques minutes à peine puis s’allongeait et ronflait jusqu’à ce que je le dépose chez lui. Un poème.
Nous ne nous sommes jamais engueulés. Jamais. Souvent nous nous enlacions, j’allais vers lui ou il venait vers moi, peu importe et nous restions ainsi, un, de longues minutes. Nous n’avions pas besoin de sommet pour ça, nous nous livrions au bonheur avec entêtement et nous nous suffisions. J’ai encore son odeur en moi, c’est ce qui m’intime de poursuivre.
J’ai vécu avec lui les moments les plus désintéressés de moi-même. C’est le seul mâle de cette Terre à qui je disais que je l’aimais. Une fois, il m’a semblé entendre moi aussi mais je ne réclamais rien. Je lui disais, c’est tout et le priais de s’en souvenir. Ce lien était d’autant plus dense que pour beaucoup, il n’évoque rien sauf l’inutile.
Je ne lui en veux que pour une histoire. D’être parti.
Parti après une décennie riquiqui, parti alors que notre cordée avait du chemin devant, parti quand tant de blaireaux bipèdes sont centenaires. Tout ça, ça ne se fait pas.
C’était son unique défaut. Les chiens ont une durée de vie moyenne.

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