Depuis deux ans, chaque jeudi que la vie fait, j’envoie Espresso à Ulysse Lefebvre, le papa d’Alpine Mag. Pour le lundi. Le premier jeudi, autour de nous, il n’y avait personne.
Jeudi, c’est un bon jour, celui de Jupiter, la Terre et le Ciel s’en mêlent.
Jeudis, c’étaient les soirs où, étudiants, nous dansions jusqu’au matin, notre corps à mémoire n’a pas oublié ces temps précieux où l’insouciance matait tout sur son passage.

Chacun de nos jeudis, il y avait dans l’air deux promesses. Ces promesses des yeux qui valent tous les paraphes.
La première était la sienne. J’écrirai ce que beau, ce que bon me semble, libre de propos. D’hors-sujet, il n’y aurait pas, le sujet étant la vie. C’est une affaire sérieuse la liberté. Et audacieuse. Et quand c’est l’autre qui vous l’offre, elle s’appelle la confiance. Lui lirait, ferait tel le goûteur qui mesure, ouvert mais exigeant, la flaveur d’Espresso avant qu’il soit servi au comptoir du plus grand nombre. Mais le censeur, jamais. Cette promesse, il l’a tenue avec constance. Une fois, une seule fois, il m’a dit non. Fermement. Irréversiblement. Cet unique non sur cent quatre jeudis faisant des cent trois oui de sincères adhésions. Cette possibilité du désaccord qui dit l’honnêteté et en écho, l’amitié.
La seconde était la mienne. Je ferai court. Deux feuillets. Trois mille signes. Pas un de plus, on ne sert pas l’Espresso dans un seau. Cette promesse, je ne l’ai jamais tenue, aucun jeudi. 0/104, autre souvenir d’études où je brillais d’un seul éclat, celui de brûler d’aller voir ailleurs. Quand il fronçait le sourcil, je lui disais « promis promis le prochain », une fois même je crois que j’ai juré. Je faisais le raisonnable un ou deux jeudis, autour des quatre mille chers à nos cœurs d’alpinistes, puis je repartais de plus belle pensant qu’il n’avait rien vu mais ce bougre de conteur sait aussi compter. Alors je promettais de nouveau, de ces promesses d’enthousiastes qui disent un dernier vers mais repartent à la ligne sans en être gênés, en eux ce goût fidèle pour l’indocilité.

Je ferai court. Deux feuillets. Trois mille signes. Pas un de plus
Cette promesse, je ne l’ai jamais tenue, aucun jeudi.
0/104

Il n’empêche, malgré ma fronde, je scrutais attentivement le boulier.
En bas de l’écran. À gauche. Un nombre devant mots, un clic craintif et la machine mesure votre allure : tant de caractères (espaces compris) vous dit-elle d’un ton péremptoire. Vous pouvez user de tous vos charmes polis, elle n’acceptera jamais, la machine, d’abaisser votre nombre, comme un peu une dette. Nous les gens du grand air n’aimons pas qu’une chose ossifie ainsi notre fougue. Ça nous embarrasse. Nous les gens des lettres n’aimons pas que les chiffres nous disent quoi faire. Mais c’est ainsi, on ne négocie pas avec Word.
Alors j’ai passé deux ans de ma vie avec ces trois mots en tête et pied de page. Caractère. Espace. Compris.
En réalité, elle n’était pas là par hasard cette triplette, elle disait tout de la drôle d’histoire d’Alpine Mag.
Le caractère, c’est le cuir, épais. L’audace souhaitable pour se lancer dans cette entreprise qui porte en elle la beauté, la noblesse mais, aussi, les doutes de l’artisanat. S’engager, c’est accepter que l’incertitude vienne se mêler au confort d’une vie, c’est mettre en balance un gros bout de soi. Sur la montagne ou dans son récit, l’histoire est la même, ça ressemble à l’aventure. Oser. Vivre du récit, c’est un drôle de pari et je leur souhaite qu’il soit gagnant.
L’espace, c’est la matière de ce site, ce pour quoi, ce en quoi il est fait. L’air, la terre, l’eau, les horizons. Tout le reste n’est que prétexte à s’engouffrer, se mouvoir et se perdre dans la puissance des espaces. Naturellement. En montagne, sur les mers ou ailleurs, l’espace est notre raison d’être, ces lieux où nos vies à l’étroit prennent de l’ampleur jusqu’à nous dépasser. Et cette fichue question qui accompagne ces élans et fend notre cœur jusqu’aux béances. Comment jouir de ces espaces sans à jamais les étouffer ?
Car oui, les gens de cette boutique ne savent pas tout et ils le disent sans encombre. Jusqu’à le revendiquer. C’est l’histoire du compris qui ne sera jamais leur prétention. Ici, on se pose plus de questions que l’on brandit de réponses, ou pire, de vérités. C’est le signe d’êtres en bonne santé dont l’unique certitude est de ne pas en détenir. J’en suis intimement persuadé, cette prophylaxie du doute, toujours, saura tenir cette cordée de Socrate à distance raisonnable des viles certitudes.
Elle n’était donc pas là par hasard cette triplette des mots. Sous ses airs sévères, elle disait la liberté d’agir et de penser, cette chose qui fait tenir l’existence.

la confrérie des amateurs d’Espresso s’est étoffée jusqu’à bâtir un livre rouge. Rouge de notre ardeur à observer le monde.
Puis un second, dans quelques jours 
qui ne pouvait s’appeler autrement que Double Espresso

4567. Voilà ce que dit la machine à cette ligne. Monsieur le goûteur au doux prénom de voyageur, ce ne sera pas encore pour cette fois. Il était écrit, semble-t-il, que ma promesse ne fût jamais tenue. Vous m’en voyez peu désolé.
Car il me reste à vous remercier pour votre confiance, cent quatre fois remise sur le comptoir, en mes prétendues dispositions pour y déposer un café buvable.
Et, aussi, surtout, remercier la confrérie des amateurs d’Espresso qui de lundi en lundi s’est étoffée jusqu’à bâtir un livre rouge. Rouge de notre ardeur à observer le monde. Rouge de notre espoir qu’il se maintienne. Puis un second, dans quelques jours qui ne pouvait s’appeler autrement que Double Espresso car à deux, il semble que la vie s’équilibre mieux.

Voilà. Cent quatre, c’est un bon chiffre pour un au-revoir, ce joli mot qui dit à coup sûr et pour bientôt les retrouvailles.
Car la 104, style Z comme le zinc de l’Espresso, si elle manquait assurément de clinquant brillait par sa fiabilité qui, chez nous les Hommes, se nomme fidélité.

©DR

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