Des salades et des peurs

#4
En cette fin d’année, Alpine Mag vous fait cadeau des cinq Espresso les plus lus de 2019, pour mieux préparer le retour de Cédric Sapin-Defour en 2020 et pour fêter la sortie de Double Espresso, la compilation papier de cette 2e année de chroniques.
Et si on arrêtait de se raconter des salades ? 

La charlotte m’a tué.
Des années que j’encadre des jeunes en montagne et là, un instruit qui passait près du site d’escalade s’étonnait de ne pas voir de charlotte en papier sous leurs casques. Le danger de contagion paraît-il.
De ces scènes qui disent, l’air de rien, tant de notre monde.
La différence entre le risque et le danger, on connaît. Merci. Des générations d’alpinistes, d’aventuriers ou de simples curieux ont écrit sur le sujet. Lettres classiques.
Mais là, c’est autre chose.
Depuis que l’éducation existe, on exige de nous de résoudre la même équation : apprendre aux enfants à goûter au risque dans un contexte sans danger. Qu’il leur arrive mais qu’il ne leur arrive rien, c’est une ambition, c’est une évidence et ça se fait. Qu’on rende à leurs parents, après qu’ils ont joué en montagne, des enfants épaissis de nouveaux savoirs mais surtout indemnes, ça se fait. À chaque fois. Sauf les fois où on en parle. Il ne sert à rien que la leçon se tienne au milieu du couloir du Goûter. Il suffit d’un décor, la nature et d’un être, l’enfant. On sécurise la Terre autour puis on leur dit de jouer ; on leur parle d’incertitude et de lucidité. Des bons gestes. Et ils les apprennent. De cet équilibre subtil entre bravoure et humilité, des bonnes décisions. Et ils les comprennent. Le tout sur des rochers, sur de la neige où le danger est réduit à l’acceptable qui est zéro. Le soir, ils rentrent à la maison et disent à leurs parents ce risque qui n’est pas dangereux. Ça se fait et cela nous autorise à croire en la survie de l’audace.
Sauf que ceux qui décident (comment allons-nous les appeler ? L’État ? La Société ? La Bonne Conscience ? Appelons-les Ils) de ce qui est bon ou pas pour nous et les futurs nous rivalisent d’hypocrisie. Disons de cynisme.

Le danger serait hors de l’homme.
En fait, il en est le premier producteur.

Ils nous font croire que le danger n’est issu que de ce que l’homme ne maîtrise pas. Ce sur quoi il n’a pas la main. Le danger serait hors de l’homme. En fait, il en est le premier producteur. Ils nous en distribuent sans cesse et Ils le savent. Des nitrates dans nos soifs, du plomb dans nos inspirations, de la chevrotine dans nos dimanches. Ils pourraient dire non à tout mais ils réglementent oui. Puis Ils nous disent que tout va bien. Des salades, voilà ce qu’ils nous servent, celles qui rongent nos corps et gèlent nos consciences. Alors ils détournent l’attention en faisant croire que le danger est ailleurs, dans la colère des éléments, dans les montagnes assassines ou l’imprudence des indociles alors qu’au rythme où Ils vont, c’est dans la montagne que le danger sera bientôt le plus tolérable. Des salades.
De ce que nous comprenons de leur monde, le danger ne doit plus y avoir sa place. Sécurité oblige. Intention louable. Mais ce danger à proscrire de nos vies, Ils ne cessent de l’évoquer, de l’invoquer. D’après ce qu’Ils nous disent, il est partout, il habite notre monde. Ils sont là bien sûr pour nous protéger, soyons rassurés mais observons de près nos quotidiens, chacun de nos gestes est averti par un panneau qui signale. Les dangers. Pour chacune de nos envies, une notice qui liste. Les dangers. Ils veulent le supprimer mais Ils en font notre compagnon le plus fidèle, le plus zélé. Ils ne parlent que de ça. Prenez un billet pour l’aiguille du Midi, on vous dira les périls, si peu les possibles joies. Alors c’est le repli sur soi qui devient la norme, les êtres se crispent, s’immobilisent. Ils vivent vieux et pétrifiés, la peur c’est comme le formol, ça endort et ça conserve. Même les plus jeunes sont touchés ; il fût un temps où ils étaient les garants de l’insouciance et nous rappelaient à l’infondé de nos frousses. Mais aujourd’hui, prenez un enfant, dîtes-lui le programme et il répètera la trouille de son père. Jusqu’à y croire. L’inquiétude ambiante les a transpercés. Si les gosses se mettent à regarder la vie par ce qu’il y a à y perdre, le monde est mal en point. Ils ont gagné, la peur occupe nos têtes et régit nos vies. On ne pense qu’au pire oubliant comme entre la peur du pire et l’espoir du meilleur, il y a de la place pour vivre.
Panem et circenses écrivait Juvénal meurtri de voir son peuple manipulé, figé par du pain et des jeux. Qu’il revienne faire un petit tour par chez nous, deux mille ans plus tard, il aura vent de la berceuse moderne. Des salades et des peurs.
Alors réveillons-nous. Luttons effrontément contre l’idée que seule la crainte donne la bonne réponse. Commençons par l’hurler à nos jeunes sans charlottes : soyez-en s’il vous plaît persuadés, le plus grand des risques que vous courez serait de croire que la vie n’est que dangers.

Il en reste encore quelques uns, en édition spéciale, numérotée et dédicacée par Cédric Sapin-Defour !
Ne tardez plus si vous le voulez pour les fêtes, ou si vous en voulez un tout court ! 

Double Espresso
20.00€
Rupture de stock