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Le 13ème Piolet d’Or carrière, qui sera remis à Briançon fin novembre prochain, est attribué au Japonais Yasushi Yamanoi, 56 ans. Dévoué à l’alpinisme engagé et au style alpin près de trois décennies, avec des réussites majeures en solo au Cho Oyu, au K2, mais aussi encordé avec sa femme Taeko Nagao, Yasushi Yamanoi est le premier alpiniste du continent asiatique a être récompensé du Piolet d’Or carrière Walter Bonatti. Il succède entre autres à Catherine Destivelle, Voytek Kurtyka, Chris Bonington, Doug Scott ou encore Reinhold Messner, ces grimpeurs dont les remarquables réalisations en montagne ont marqué et inspiré des générations.

Le Japon est occupé aux trois quarts par des montagnes, et 26 sommets dépassent l’altitude de 3000 mètres. Yasushi Yamanoi connaît presque chaque pente du plus haut d’entre-eux, le mont Fuji à 3776 mètres : le Japonais a porté des sacs de matériel et d’approvisionnement pour la station météorologique à son sommet, pendant plus de dix ans. Des charges de 35 kilos, par tous les temps : autant d’allers-retours à travers lesquels l’alpiniste voyait un excellent entrainement pour ses épopées himalayennes, et une ressource pour financer ses expéditions.

Le mont Fuji, 3776 m

Yamanoi, porteur au mont Fuji, ici en 1991 ©DR

Yasushi Yamanoi n’était pas promis à la montagne ou à l’alpinisme. Né à Tokyo en 1965 de parents non montagnards, il grandit au bord de l’océan Pacifique, sur le territoire de Chiba. Les aventures solitaires de l’explorateur Naomi Uemura au pôle nord, en Amazonie ou au Dénali l’inspirent, et le jeune garçon découvre précisément l’escalade à la lecture du magazine japonais Iwa to Yuki, dédié à la grimpe. Il commence à grimper seul, sur les murs d’une vieille bâtisse près de chez lui : un pompier lui donne un baudrier, un ouvrier du bâtiment, un casque.

Ici démarre une vie entière dédiée à l’alpinisme, et des clubs universitaires japonais, des fédérations et organisations d’État qui dans l’histoire alpine du pays ont longtemps porté les expéditions, Yasushi Yamanoi va se placer en rupture. Un peu comme un certain Voytek Kurtyka le fit en Pologne, dans les années 1980.

Yamanoi est avant tout un rochassier, affine son savoir-faire dans les fissures du Yosemite et du Colorado aux États-Unis

Rocher, et premiers solos

Première de l’arête sud-est du Makalu en mai 1970, du versant nord du Jannu en 1976, ouverture de la face nord intégrale de l’Everest et d’une voie en face nord du Kanchenjunga en 1980, d’une directe en face sud de l’Annapurna central et de la face sud-ouest du K2 l’année suivante, première de l’arête nord de ce même K2 en 1982… : la longue liste des réussites japonaises sur les hauts sommets du Népal et du Pakistan ne s’arrêtent pas là. Néanmoins elles sont toujours, jusqu’au début des années 1990, l’oeuvre des clubs alpins universitaires ou d’organisations soutenues par le gouvernement du pays : le style employé est celui du siège, avec cordes fixes, porteurs, et presque toujours de l’oxygène. Les équipes comptent souvent plusieurs dizaines de membres, la discipline règne : le premier succès japonais sur un sommet de 8000 mètres, au Manaslu en mai 1956, a laissé des traces.

En décembre 1987, lorsque Noboru Yamada – souvent considéré aujourd’hui comme le plus capé des himalayistes japonais – atteint le sommet de l’Annapurna par la voie Bonington en face sud et en réalise ainsi la première hivernale, Yasushi Yamanoi a 22 ans et a réussi, sans tambour ni trompette, une ascension en solo de la face ouest des Drus. L’Himalaya n’est pas encore son terrain, Yamanoi est avant tout un rochassier qui, depuis trois ans, affine son savoir-faire dans les fissures du Yosemite et du Colorado aux États-Unis. Il a raté une ascension de Salathe à El Capitan à 19 ans, en 1984, mais a coché la même année la célèbre Separate Reality (5.11d, ou 7a) de Ron Kauk. Puis la Sphinx Crack dans la région de South Platte (5.13b, ou 8a) deux ans plus tard, à 21 ans.

Dans Salathe Wall sur El Capitan. Yasushi s’entraine ici pour une ouverture au Pakistan en 1995, en face sud-ouest du Bublimotin (a.k.a Lady’s Finger, Karakoram) ©Hiroshi Aota

Après les Drus, Yasushi se révèle définitivement soliste sur l’île de Baffin, au Canada. Il y gravit en solo les 1400 mètres du big wall de la face ouest du mont Thor, durant les mois de mai et juin 1988. « L’escalade en solo dans une région éloignée mène à une meilleure compréhension de soi-même et de la nature. Le sentiment d’isolement ressenti lors de l’ascension des 1400 mètres du mur et la vue sauvage et naturelle depuis le sommet dépassent de loin ce que l’on peut ressentir sur El Capitan », a-t-il écrit. Néanmoins, Yamanoi ne résiste pas à l’envie de découvrir les plus hauts sommets du monde. Ainsi rejoint-il, en juillet 1991, une grosse équipe de compatriotes au Pakistan, au pied du Broad Peak.

Le mont Thor, sentinelle de l’île de Baffin, et son big wall de la face ouest ©DR

Il réussit une ascension éclair de l’éperon sud-sud-est du K2 en 48 heures non-stop du camp de base au sommet

La décennie himalayenne

C’est un moment fondateur pour Yamanoi : il est au sommet le 30 juillet, mais l’organisation et le style lourd de l’expé ne lui conviennent pas. Il rencontre là Taeko Nagao, sa future femme (ils se marieront en 1996). Avec lui, Taeko a partagé des séances de blocs au camp de base, et surtout son même désir de gravir sans trop d’artifices. Elle atteint aussi le sommet, mais se gèle gravement au Makalu l’automne suivant. Elle n’arrête pas pour autant la montagne ni l’escalade, et le couple qu’elle forme avec Yasushi se construit. L’homme a quant à lui découvert son potentiel à haute altitude, et une décennie d’engagement sur les plus hauts sommets du monde commence : en solos ou en duo avec Taeko, parfois avec d’autres grimpeurs comme le Polonais Voytek Kurtyka, Yamanoi va choisir le style alpin et cette sorte d’isolement en nature qu’il affectionne depuis toujours.

Parmi ses réussites en Himalaya, il faut noter une ascension solitaire de la face ouest de l’Ama Dablam, par une voie nouvelle les 6 et 7 décembre 1992, puis l’ouverture, toujours en solo, d’une nouvelle voie en face sud-ouest du Cho Oyu, à l’automne 1994. Technique, cet itinéraire haut de plus de 2000 mètres évolue à gauche de la voie Kurtyka-Troillet-Loretan, et Yamanoi la gravit avec seulement un bivouac, à 7 600 mètres. Avec cette ascension menée aussi rapidement que celle réalisée par le trio précédent dans la même face en 1990, Yasushi Yamanoi rejoint, à 30 ans à peine, la « petite, haute élite des personnes qui ont réalisé une ascension solitaire en style alpin d’une voie nouvelle et indépendante à un sommet de 8000 mètres », écrit dans l’American Alpine Journal l’alpiniste et chroniqueur anglais Lindsay Griffin. Six ans plus tard, Yasushi Yamanoi confirme son aisance à haute altitude et son goût pour l’engagement solitaire sur les plus hauts sommets, en réussissant sans oxygène une ascension éclair de l’éperon sud-sud-est du K2, dit Cesen, en 48 heures non-stop du camp de base au sommet, fin juillet. Un record pour cette voie, qui tient toujours.

Sommet du Cho Oyu, après son solo ©Coll. Yasushi Yamanoi

Cho Oyu, face sud-ouest. La voie Yamanoi est celle au centre. À droite, la voie Kurtyka-Troillet-Loretan, à gauche la voie Kozjek ©Pavle Kozjek

L’éperon sud-sud-est du K2, remonté en 48 heures fin juillet 2000 ©DR

Une capacité à renoncer

De la voie normale du Broad Peak en 1991 à l’express au K2 en 2000, Yasushi Yamanoi a aussi su renoncer à plusieurs reprises. En 1992, après l’ouverture en solo de 23 longueurs et 5 bivouacs, Yasushi renonce à poursuivre dans l’impressionnante face ouest du Mera Peak (6 476 m, Népal). L’année suivante, il est bousculé par une avalanche et renonce à 7000 mètres lors d’une tentative solitaire en face Est du Gasherbrum IV (7 925 m, Pakistan). En 1996, c’est une chute de pierres qui conduit l’himalayiste à renoncer à 7300 mètres dans la face ouest du Makalu (8 463 m, Népal). En 1997 et 1998, le terrain scabreux de l’arête vierge NE du Gaurishankar (7 134 m, Népal) et une avalanche au Manaslu, dans la face nord-ouest, le repoussent lui et sa femme Taeko.

Partent ses orteils du pied droit, et deux des trois phalanges de ses auriculaires et annulaires.

Tous deux vont néanmoins réussir en 2002 une ascension peu connue mais diablement engagée : la seule répétition à ce jour de la voie slovène en face nord du Gyachung Kang (7 952 m, Népal/Chine), sommet frontalier situé entre le Cho Oyu et l’Everest. Ouverte en octobre 1999 par Andrej Stremfelj et toute une équipe de solides grimpeurs slovènes – parmi lesquels Marko Prezelj et Tomaz Jakofcic – cette voie technique de 2000 mètres va sceller le couple Yamanoi. À 7 600 mètres, après trois bivouacs, Taeko renonce mais Yasushi poursuit en solo jusqu’au sommet avant de redescendre et rejoindre sa femme. Victimes de cécité des neiges, Yasushi et Taeko mettent trois jours pour retrouver le camp de base. Ils sont rapatriés et soignés à Tokyo : Yasushi souffrent de gelures et des amputations sont nécessaires. Partent ses orteils du pied droit, et deux des trois phalanges de ses auriculaires et annulaires.

La face nord du Gyachung Kang et la voie slovène ©DR

Au Gyachung Kang, vers 7300 m ©Coll. Yasushi Yamanoi

Longévité

Trois ans après le Gyanchung Kang, Yasushi Yamanoi parvient à ouvrir en solitaire une nouvelle voie en face nord du Putala Shan, en Chine : 18 longueurs sont tracées à travers le haut big wall rocheux, dont certaines évaluées à A3+. C’est pour lui une réussite, même s’il reconnaît avoir seulement atteint l’arête sommitale, à 5 350 mètres. « J’espérais que le succès serait le signe de mon retour, et je voulais me prouver que je n’étais pas fini en tant que grimpeur » a-t-il dit. Nous sommes en juillet 2005, et 19 années à deux expéditions par an en moyenne se sont écoulées depuis son ascension solitaire au Dru. 

Nous voulons reconnaître les plus belles carrières alpines au-delà de l’occident. Christian Trommsdorff, président du GHM.

Yasushi ralentit, mais ne s’arrête pas. Tel un Kurtyka, il retourne au rocher. En 2012 à 47 ans, il revient au Yosemite, sa terre initiatique, et réussit avec ses mains réduites la fissure Heaven (5.12d/13a, ou 7c), autre oeuvre de Ron Kauk rendue célèbre par les solos sans corde de Dean Potter en 2005 et d’Alex Honnold en 2011. Il est encore récompensé d’un Piolet d’Or Asie en 2014, pour son ouverture avec Masarau Noda d’une nouvelle voie en face sud-est du Puscanturpa Est (5 410 m, cordillère Huayhuash), au Pérou, en 2013 : hauteur 800 mètres, passages en M5+ et A1.

« Nous avons voulu élargir au-delà de l’occident la reconnaissance des plus belles carrières alpines », explique Christian Trommsdorff, président du Groupe de haute montagne, porteur de l’évènement des Piolets d’Or. Ainsi le jury de cette 30ème édition a-t-il choisi d’honorer la longue carrière du japonais Yasushi Yamanoi, impressionnante de longévité, d’engagement, de technicité, de fidélité sans faille à ce style alpin sans artifices, mais aussi d’humilité face à des dangers avérés.

La voie Yamanoi/Noda au Puscanturpa Est (5 410 m, Pérou) 

Avec ce Piolet d’Or carrière Walter Bonatti, le Japonais Yasushi Yamanoi succède à Catherine Destivelle (FRA, 2020), Krzysztof Wielicki (POL, 2019), Andrej Stremfelj (SLO, 2018), Jeff Lowe (USA, 2017), Voytek Kurtyka (POL, 2016), Chris Bonington (GB, 2015), John Roskelley (USA, 2014), Kurt Diemberger (AUT, 2013), Robert Paragot (FRA, 2012), Doug Scott (GB, 2011), Reinhold Messner (ITA, 2010) et Walter Bonatti (ITA, 2009). Il est le premier alpiniste du continent asiatique à recevoir ce prix.

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