Non à la montagne moche !

Je ne vous apprendrais rien en évoquant la France moche, celle des zones commerciales faites de hangars en tôle et de panneaux publicitaires qui ceinturent nos villes (*). L’été dernier, remontant paisiblement le vallon de l’Alpe du Lauzet, dans les Cerces (Hautes-Alpes), quelle ne fut pas ma surprise en voyant le sentier jalonné de grands panneaux d’information, avec force photos et schémas. Pas moins d’une dizaine de panneaux le long de l’accès au nouveau – et sympathique – refuge du Clôt des Vaches, à 2250 mètres.

que font tous ces panneaux en pleine montagne ? On se croirait à Rocamadour

Il y a des panneaux sur la faune et la flore, et même les mines du Chardonnet, mais d’une dimension calibrée pour les presbytes : à vue de nez pas loin de un mètre de côté, avec revêtement plastique et gros pied en métal – mais ouf, le refuge a le label Bâtiment Durable.

Un panneau au début du « sentier pédagogique », ça va, mais que font tous ces gros panneaux au milieu des grands espaces ? C’est pour les marmottes qui ne savent pas lire ? On se croirait à Rocamadour, ou au musée d’Orsay, pas à deux mille mètres d’altitude.

Les panneaux de l’Alpe du Lauzet ©JC

En 2023, Sylvain Dussans, accompagnateur en montagne, s’indignait avec humour contre l’aménagement à tout crin du Margériaz, dans les Bauges, à coup de transat en bois, sièges en métal, et même « une p***** de plancha » au sommet. Et de s’interroger : « c’est quoi le truc ? On veut attirer des randonneurs tellement chics que l’herbe du Margériaz n’est pas assez douce pour leur saint popotin ? » 

 

Une inflation de panneaux de trail. Les traileurs n’ont plus Strava ?

Bref, cette planchaïsation de la montagne s’est répandue ailleurs (à la Croix de Chamrousse par exemple), au grand dam de celles et ceux qui préfèrent le paysage des montagnes au décor planté par un obséquieux office du tourisme. Mais il n’y a pas que les planchas, ou l’omniprésente « signalétique interprétative ». Il y a les aires de jeux pour enfants en pleine montagne, comme au lac de l’Ouillette, à Val d’Isère. À 2450 mètres d’altitude, la montagne n’est-elle pas un terrain de jeu naturel ?

Notons également la multiplication des petits panneaux de sentiers selon les activités : après les panneaux spécial raquettes, on voit désormais une inflation de panneaux de trail un peu partout. Les traileurs ne pourraient-ils se satisfaire des balisages GR existants, ou de leurs bien-aimés segments Strava ? Sans déc’.

Un aire de jeux pour enfants à 2450 m. au lac de l’Ouillette, en Savoie. 

À Squamish, au Canada, certains s’insurgent contre des médaillons avec QR codes au pied des voies d’escalade, pour guider l’ingénu grimpeur, venu sans topo mais pas sans smartphone.

En France, on ressort la vieille tradition des étiquettes en alu type boîte aux lettres pour les noms des voies au pied des falaises. Exemple à Pontamafrey, en Savoie, où l’équipement sécurisant des voies (merci les équipeurs) est complété par cette ribambelle de plaques de boîtes aux lettres, à raison d’une tous les un ou deux mètres, densité des voies oblige. Ambiance hall d’immeuble garantie. 

Une ribambelle de plaques de boîtes aux lettres au pied des voies. Ambiance hall d’immeuble 

Je dis non à la montagne moche, non à la plancha-isation des sommets, non à la montagne transformée en zone commerciale et ses p***** de panneaux partout. La montagne fléchée et aire-de-jeu-isée qui se transforme en station de métro, entre disneylandisation et incarnation d’un milieu naturel qu’il faut consommer smartphone à la main. Halte à la « signalétique interprétative » invasive.

Et encore, en parlant de trucs moches, je vous ai épargné les remontées mécaniques obsolètes, le carnage du chantier des Grands Montets, ou, toujours à Chamonix, la gare d’arrivée du télécabine du Montenvers : un énorme suppositoire surplombant les caillasses de la Mer de Glace qui mérite de figurer au palmarès de la France moche. Ce sera pour une prochaine fois. 

* la France moche, expression inventée par les journalistes de Télérama Xavier de Jarcy et Vincent Remy, qui l’ont popularisé en 2010 avec leur enquête intitulée « Comment la France est devenue moche » à propos des zones commerciales, lotissements et périphéries standardisées.