Loving Karma au Festival Aventure & Découverte : dans les montagnes de l’Himalaya indien, l’enfance réparée

Projeté le 15 avril au Festival Aventure & Découverte de Val d’Isère, Loving Karma suit la vie de Jhamtse Gatsal, communauté d’enfants nichée dans les montagnes de l’Arunachal Pradesh, aux confins de l’Himalaya indien. En retrouvant Tashi et son père de substitution, Lobsang, douze ans après un premier film qui leur était consacré, le documentaire raconte avec pudeur ce que la douceur, la patience et la joie peuvent opposer aux blessures de l’enfance. Et lorsque Lobsang Phuntsok est monté sur scène après la projection, c’est toute la salle qui semblait encore habitée par cette lumière. Le film a reçu à la fois le Prix du Public et le Grand Prix du Festival.

L‘Arunachal Pradesh est l’un des états parmi les moins développés de l’Inde. Coincé entre la Birmanie au sud, le Bhoutan à l’est et la Chine (Tibet) au nord, l’Arunachal Pradesh est pauvre : les paysans cultivent ce qu’ils peuvent entre 1500 et 3000 mètres d’altitude, avec un peu d’élevage, et vivent chichement. C’est dans le district de Tawang, qui s’étage de 1000 à 6800 mètres d’altitude, que se trouve la communauté Jhamtse Gastal, sur un flanc de montagne ensoleillé, à deux mille mètres d’altitude. Le film Loving Karma nous y emmène.

Réalisé par Andrew Hinton et Johnny Burke, Loving Karma appartient à ce genre de documentaires qui s’approchent au plus près de leurs personnages et de leurs fêlures. Jhamtse Gatsal, « le jardin de l’amour et de la compassion » est une communauté fondée par Lobsang Phuntsok pour accueillir des enfants marqués par l’abandon, la négligence, des violences ou des traumatismes profonds. Ce n’est pas un orphelinat, même si certains enfants y sont orphelins : c’est plutôt une tentative de rassembler une grande famille autrement, de reconstruire par le lien, la patience et la joie.

Tashi et Lobsang, années 2010. ©Jhamtse.org

C’est sans doute ce qui frappe d’emblée dans Loving Karma : le film est traversé par une joie profonde. Non pas une joie naïve, mais une joie arrachée à la douleur, née du soin porté aux autres. Il y a des rires, des débordements, des gamins qui braillent partout, et cette impression bouleversante que la tendresse peut être une manière très concrète de réparer le monde.

Le documentaire s’inscrit dans deux temps séparés de douze années : il prolonge bien un premier film, Tashi and the Monk, documentaire multi-primé centré sur la petite Tashi, fillette turbulente recueillie à Jhamtse Gatsal. Loving Karma en reprend le fil et retrouve Tashi douze ans plus tard.

cette impression bouleversante que la tendresse peut être une manière concrète de réparer le monde

C’est d’ailleurs l’une des plus belles idées du film : faire de Tashi, cette enfant cabossée, une jeune femme en devenir, une grande sœur à son tour confrontée à l’arrivée de nouveaux enfants, remuants, parfois ingérables. Le récit bascule alors subtilement : ce que Tashi a reçu, il lui faut désormais le redonner. Ce qu’elle a traversé, elle doit l’accepter et le gérer chez d’autres. Dans cette transmission discrète de la compassion, de l’adulte à l’enfant, puis de l’enfant devenue grande à ceux qui arrivent après elle, Loving Karma est sidérant d’émotion. 

Tashi devenue la grande soeur qui s’occupe des petits turbulents ©Jhamtse.org

Le film ne gomme rien des blessures originelles. Il montre comment un lieu, une présence, une fidélité quotidienne peuvent rouvrir un avenir. Il ne cache pas la réalité des confins de l’Himalaya indien : des familles qui n’ont pas assez de nourriture pour leurs enfants, une vieille femme bouleversée – qui dit avoir perdu sept de ses enfants – quand elle apprend le suicide de son petit-fils, onze ans.

Lobsang, le moine responsable de Jhamtse, fait la remarque « il y a beaucoup de suicides en ce moment » avant de se demander comment expliquer à une autre mère seule qu’il ne peut pas accueillir son enfant. Mais déjà la première génération s’émancipe : Raju, la petite vingtaine, part étudier à l’université, à Delhi, à des milliers de kilomètres. Mais Jhamtse n’est pas un lieu, lui dit un autre ado, mais une famille que l’on garde dans le coeur. 

À Val d’Isère, Lorsque Lobsang Phuntsok est monté sur scène, l’émotion était palpable. Comme si tout ce que le film avait patiemment montré à l’écran, la douceur, le chagrin, l’espérance,  trouvait soudain un visage, une voix, une présence réelle. Au sein du Festival Aventure & Découverte souvent habité par les récits de dépassement ou d’expédition, Loving Karma nous a rappelé que l’aventure intérieure est peut-être la plus vertigineuse.

Mise à jour : le 16 avril au soir, le jury du festival présidé par Jean-Marc Rochette a remis le Grand Prix du festival à Loving Karma, le film recevant également le Prix du Public !

Le site de la communauté Jhamtse

Le teaser à ce lien ou ci-dessous :