On a longtemps parlé de la montagne comme d’un décor. Puis comme d’un terrain de jeu. Et bien sûr, comme d’un produit touristique. Il faudrait peut-être commencer à la penser autrement : comme un milieu à habiter. Non pas seulement à occuper, à grimper, à exploiter ou à vendre, mais à rendre encore possible. Pour ceux qui y vivent. Et pour ceux qui y feront des ascensions demain.
Le mot est ardu : habitabilité. Le philosophe Baptiste Morizot et le juriste Laurent Neyret l’ont récemment défendu comme un principe politique et juridique, dans un texte bref publié chez Gallimard (*).
L’idée, au fond, est simple : une société qui ne nomme pas ce à quoi elle tient ne peut pas demander de sacrifices en son nom. Nous avons inscrit aux frontons des mairies la liberté, l’égalité, la fraternité. Nous avons appris à parler de biodiversité, de climat, d’environnement. Mais avons-nous vraiment nommé ce qui permet à un monde de rester vivable ?
Inverser le sens des priorités ? ©Jocelyn Chavy
Appliquée à la montagne, l’habitabilité est une question très concrète. À quoi bon construire des téléphériques si les refuges alentour n’ont plus d’eau en été ? À quoi bon engager des dizaines de millions d’euros dans des remontées mécaniques pour contempler un glacier qui recule au point de ne plus être l’objet de la visite, mais le souvenir de celui-ci ? À quoi bon défendre l’accès à la haute montagne si celle-ci devient, chaque été, trop instable et trop dangereuse pour être parcourue dans des conditions acceptables ?
L’habitabilité, ce n’est pas dire non par principe, mais poser la question : à quoi ça sert d’aménager si l’environnement est dégradé
La question n’est pas de dire qu’il ne faudrait plus rien construire. Ni de figer la montagne dans une carte postale. Ce serait trop simple. La montagne est un lieu de travail, d’agriculture, de tourisme, d’économie réelle. Mais l’habitabilité oblige à inverser l’ordre des priorités. La question n’est plus de savoir quel aménagement est possible, mais de savoir quel sera l’état de l’environnement autour.
C’est l’heure de sortir du débat entre ceux qui veulent « développer » et ceux qui veulent mettre sous cloche. L’habitabilité, ce n’est pas dire non par principe, mais c’est poser la question : à quoi ça sert d’aménager si l’environnement est dégradé ? L’habilitabilité, c’est se rappeler que sans eau ou sans neige, sans accès et sans refuges viables, la montagne devient un désert.
L’été, qui fut longtemps la grande saison de l’alpinisme, devient parfois la saison de l’évitement
Le sport en montagne est directement concerné. L’alpinisme, le ski de randonnée, l’escalade en altitude, le trail, toutes ces pratiques se sont construites avec l’arrière-pensée que le milieu était exigeant, parfois dangereux, mais relativement lisible. On savait qu’un glacier bougeait, ou qu’une rimaye s’ouvrait. Aujourd’hui, rien n’est sûr. Les glaciers s’effondrent. Certaines faces partent en fumée. Les créneaux hors canicule deviennent rares. L’été, qui fut longtemps la grande saison de l’alpinisme, devient parfois la saison de l’évitement.
Alors, à quoi bon faire de l’alpinisme si la haute montagne n’est plus praticable en été ? La question choque, parce qu’elle touche au cœur symbolique de notre imaginaire. Mais elle mérite d’être posée. Non pour annoncer la fin de l’alpinisme, mais pour refuser de faire comme si la montagne demeurait la même. L’alpinisme, c’est d’abord une relation à un milieu. Si ce milieu s’effondre l’été, ce n’est pas seulement le décor qui change. C’est le sens même de la pratique.
à quoi bon faire de l’alpinisme si la haute montagne n’est plus praticable en été ? La question touche au cœur symbolique de notre imaginaire
©UL
Il en va de même pour les grands sites touristiques. Le Montenvers, par exemple, n’est pas seulement une gare, une télécabine ou un outil de promotion touristique. Le Montenvers, c’est notre rapport collectif à la Mer de Glace, c’est-à-dire à l’un des symboles les plus évocateurs de la haute montagne. Mais que devient ce symbole quand le glacier s’éloigne année après année ?
Le risque est de multiplier les équipements pour continuer à accéder à ce qui recule, puis d’ajouter d’autres équipements pour compenser le recul des précédents. Une fuite en avant technique face à une disparition physique.
L’habitabilité oblige à regarder autrement ces choix. Avec l’habitabilité, on ne se demande pas seulement si un projet est rentable ou légal. On se demande s’il contribue à maintenir les conditions d’un monde montagnard vivable.
Est-ce que ce projet économise l’eau ? Est-ce qu’il réduit la dépendance à la neige artificielle ? Est-ce qu’il protège les accès existants plutôt que d’en ouvrir toujours de nouveaux ? Est-ce qu’il aide les habitants, les socio-pros, les agriculteurs, les pratiquants ? Est-ce qu’il prend acte de la montagne du futur, ou s’acharne-t-il à prolonger celle d’hier ?
Ce qui rend la montagne plus habitable mérite d’être défendu. Ce qui la rend seulement plus consommable mérite d’être interrogé
L’habitabilité n’est pas un concept écolo de plus. C’est un critère de jugement, un outil pour hiérarchiser. Ce qui rend la montagne plus habitable mérite d’être défendu. Ce qui la rend seulement plus consommable mérite d’être interrogé.
Une montagne inhabitable peut encore se vendre quelques décennies. Elle peut encore produire des images, des records, des piles de forfaits, des inaugurations de télécabines. Mais elle ne produit plus de futur. Et c’est précisément ce futur qu’il faudrait désormais apprendre à protéger.
* Liberté, dignité, habitabilité. Donner au siècle la valeur qui lui manque. Baptiste Morizot, Laurent Neyret. Tracts Gallimard, avril 2026.

