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Visite à une amie 1/2

Bien nommer les choses, c’est ajouter au bonheur du monde, pour paraphraser Camus. Cédric Sapin-Defour essaie de mieux dire la Nature dans cette rencontre littéraire avec elle, en deux épisodes. Il nous donnera ensuite d’autres rendez-vous, avec une nouvelle chronique régulière dès la semaine prochaine sur Alpine Mag…

Il y a peu, je disais pleine nature.
Si l’on m’interrogeait sur ces mouvements essentiels à la bonne marche de ma vie, qu’il s’agisse de ski de montagne, d’alpinisme ou d’une autre volupté, je répondais activités de pleine nature. Mécaniquement. Comme on dégaine un nom de famille. En plus d’avoir été bercé à l’APPN (1) Stapsien, je tenais l’association de ces deux termes pour explicite et agréablement fidèle à la réalité des bonheurs éprouvés.
Car l’idée de plénitude dit beaucoup.
Elle suggère le besoin de s’immerger entièrement dans les espaces naturels, de se fondre dans les forêts, le rocher, la neige ou l’eau, comme faire corps. Se laisser volontiers enfermer et caresser l’espoir de s’y confondre ; les philosophes disent circlusion, ce n’est pas très joli mais l’idée est là. Dans pleine, il y a aussi ce goût d’y consacrer une parcelle immense de notre vie, tout s’il le faut : du temps, de l’intensité, de l’exclusivité, ces mots de la passion. S’y adonner absolument quitte à s’extraire du monde, la réclusion suggère parfois un gain de liberté. Il y a également cette conviction que l’expérience de la nature nous emplit d’enseignements venant combler certains espaces vides de nos jours. Avoir rencontré depuis le plus jeune âge les joies de l’agitation extérieure a fait de moi un autre homme, ni élevé ni avili mais différent. Cette imperceptible mutation, je la dois aux élégantes leçons de la nature qui ont comme débordé vers le reste de ma vie et forgé l’individu que je suis modestement devenu. Elle est cet endroit de l’étrange métamorphose qui me rapetisse et à la fois, si j’en vaux la peine, offre de m’amplifier ; pas à pas et de bon cœur, j’ai pactisé avec cette fée élastique. Alors, pour ces quelques raisons et d’autres encore, je ne pouvais célébrer ces bonheurs autrement qu’en attribuant à leur source le titre d’activités de pleine nature. C’était un minimum d’égard. Une politesse. Les jours d’excentricité, je dis plein air.

(1) APPN : Activités physiques de pleine nature.

Puis un jour, au retour des montagnes, j’ai trouvé cela inapproprié. Pire, arrogant.
Car je sais aussi ce qu’il se cache derrière l’idée de pleine.
Notre nature à nous, alpinistes, marins et autres aventuriers du loin serait pleine car dans cette rencontre se jouent l’isolement, l’incertitude, et les indicibles dangers. Plein, c’est être rempli à l’extrême. Nos visites opiniâtres à ses beautés hostiles feraient de nous les hérauts de la véritable nature, les seuls habilités à pouvoir témoigner de sa sauvage altérité.
Notre cœur, lui aussi, serait plein. De bravoure, d’audace et de vertus supérieures, il se pourrait que nous nous soyons faits à cette idée de l’excellence. Les autres, ceux n’osant pas explorer ces rudes contrées ne goûteraient qu’à une nature partielle et inconséquente. De ces rencontres au rabais. La nature sauvage, pour qui la fréquente peu ou pas, est une corbeille de rêves et de fantasmes évoquant instantanément de hautes idées ; il nous arrive, gonflés de nous-mêmes et poreux de la Goretex, d’accepter que ce prestige diffuse jusqu’à notre petite gloire.

Mais en quoi l’expérience de la nature ramenée des hauts lieux et des zones invisibles serait-elle supérieure à celle vécue par un autre, ailleurs, au pas de sa porte ? Nous sommes en réalité sur les territoires de l’intime et envisager d’en classer la portée est une bêtise aussi paresseuse qu’orgueilleuse. En quoi parcourir des arêtes de neige effilées m’offrirait-il une légitimité superbe à parler nature, mieux que l’amoureux des papillons, là, royalement allongé sur un pré tout plat et ne réclamant de la vie pas d’autres frissons que les caresses de l’herbe ? Ou que cette dame, sagement assise dans un parc de la ville et qui observe le vert tentant vaillamment de reprendre ses droits ? Sa nature à elle, résistant à la voracité du béton et au vacarme des Hommes, est autrement plus farouche que la mienne.

Mon grand-père passait des jours entiers dans son verger, le seul danger qu’il défiait, son chapeau de paille sur la tête, était l’impatience de ma grand-mère et son unique bravoure se tenait au cinquième barreau branlant de son échelle centenaire. Pourtant, il conversait avec la nature mieux que je ne le ferai jamais. Revendiquer une relation d’intimité avec elle ne se troque pas contre des mètres de vertige ou de distance au rivage ni ne s’indexe aux risques que l’on accepte, en son sein, d’encourir. Et c’est heureux ainsi. Les seuls prolégomènes à bachoter pour lire ses mystères sont l’amour et le respect qu’on lui porte, des edelweiss aux coquelicots, des vents de Patagonie à la petite brise du square des Batignolles.
Alors j’ai arrêté de dire pleine nature. J’ai saisi ce que ce terme pouvait charrier d’exotisme satisfait. Je me suis privé de ce mot et mis en recherche de plus simple. Désormais, ai-je décidé, pratiquer des activités de nature, uniquement de nature, serait un projet pour le bonheur tout à fait tolérable.
Plein air aussi, j’ai arrêté. Je me figurais en gros poulet Label Rouge, fier du jabot, toisant des batteries de secondes gens happant leur petit air conditionné.
Puis, un autre jour, sans savoir d’où cela est venu, je me suis dit que nature n’était pas plus à la hauteur de ce qu’elle représentait. Quelque chose accrochait la langue. Qu’allait-il donc me rester de ce jeûne sémantique ?

D’être confiné plusieurs semaines et tenu à distance raisonnable des charmantes forces de la nature, je me suis arrêté sur la façon dont je parlais habituellement d’elle, ce personnage principal de nos existences. Je n’avais jamais pris ce temps, confortablement installé dans mes automatismes de langage et les baptêmes définitifs de ma confrérie.
Alors j’ai fait la grande revue des approximations.
Ce sont ses prodigieuses beautés que l’on évoque en première intention. C’était beau dit-on à chacun de nos retours, pourquoi devrions-nous sans cesse briller d’originalité ? À chaque fois, sincèrement ébahis, elle agit de sa splendeur et cet éblouissement tolère sans lassitude la répétition de nos visites. Pour célébrer leur forme brute et au passage moquer un peu les Hommes qui ne cessons de nous farder d’artificiel, l’évidence bégaye : les beautés naturelles insiste-t-on. Les chocs les plus puissants sont, il est vrai, les chocs esthétiques. Ça pourrait suffire comme inspiration au mouvement : la beauté. Dire et redire ses merveilles sauvera notre monde (et nous au passage) en ce que cela témoigne de sa fragilité et fournit l’élan pour agir à sa protection. Oui, cela pourrait suffire de conter l’éblouissement mais ainsi faisant, je réalise exhiber la nature comme un paysage, un tableau de Monet qui rend jolie ma vie, ce qui n’est pas rien mais qui mérite tellement mieux que d’être ainsi resserrée aux seuls charmes pittoresques d’un décor pour selfie.

D’autres fois, j’évoque la matière et notre lien charnel. Il y a de la sensualité dans notre rapport à la terre et qui n’est pas la sensiblerie. Le grain du granite, la poudreuse légère, la glace grinçant juste comme il faut et tant d’autres substrats variables soumettant aux joies du déséquilibre. La nature, c’est avant tout le sol, nos corps posées dessus comme pour en prendre le pouls. D’autres fois, c’est au-dessus de nous : la force du vent, la douceur du soleil, ces éléments qui jouent avec nos vies. La nature, c’est avant tout le ciel, nos yeux rivés à lui. Et là, de les examiner au plus près car si loin de leur contact, je prends conscience d’en parler comme des ressources inertes que j’irais chercher comme un autre capte le schiste ou drague les océans. Comme si ces matières, sans mes interventions, n’auraient pas lieu d’être ni de valoir. Quelle folle prétention. De mon absence, elles vont très bien, merci pour elles. Je ne me sens pas l’infâme prédateur, à l’échelle des ravages, Bolsonaro et compagnie me semblent un cran devant mais il n’empêche, c’est bien le vocable de l’extraction que j’emploie. Et, bêtement, ça m’embarrasse.

Si ce n’est pas de cela, je parle d’autres joies, celles d’agir. J’évoque à l’envi, de mon regard d’enfant n’ayant pas tout à fait capitulé, les jeux auxquels nous jouons. Glisser, grimper, sauter, voler, plonger, ces verbes tourbillons de la danse et de l’enfance, ces griseries plaisantes figeant d’immenses sourires sur nos visages brunis et déjà ridés d’enthousiasme. La nature, si elle ouvre grand ses portes aux immobiles, ne boude pas nos cinétiques. Mais on se surprend alors à l’appréhender comme un terrain de jeu, espace récréatif comme le serait, pour d’autres jambes impatientes, un parc d’attraction. Subitement, il m’est apparu déplacé de parler d’elle comme d’un joyeux manège où il me plait de retourner saisir les pompons d’une vie qui, malgré l’espace immensément divers, tourne invariablement sur elle-même.

J’ai dû dire non à autre chose. Selon les humeurs de notre vie, nous pouvons envisager la nature, aussi, comme un ressourcement. Ne dit-on pas se ressourcer comme l’on remonterait vers un lieu plus clair ? Nous allons là-haut, là-bas, aussi, pour lutter contre la tyrannie de nos vies bruyantes, galopantes et parfois, comprendre. Tout en elle s’agrège pour que nous nous emplissions de quiétude et de pensées libres car au-delà d’être une unité mesurable, ce fichu temps possède ses oscillations qui donnent ou non un sentiment de liberté. Et la nature pour cela est au bon rythme. Nous ne fuyons rien mais nous prenons le droit de nous affranchir un peu de tout jusqu’aux nœuds de notre vie. Quel luxe ! Délicieuse sensation d’à la fois s’oublier et de revenir à soi. De cette divagation autorisée, souvent, nous viennent des bouts de réponses, un début d’élucidation de ce mystère d’être vivant. Mais il me semble alors résumer l’expérience de la nature à une parenthèse apaisée, résiliente et féconde ; mes allées et venues à une charmante prophylaxie. J’irais donc à la Verte comme d’autres vont à Solesmes ? Et si c’est de liberté dont je suis profondément épris, alors il me faut être plus audacieux et ne pas en limiter sa quête aux généreux grands espaces.

Enfin, il m’arrive de parler d’elle comme d’un miroir. S’engouffrer dans la nature incertaine, c’est accepter d’y déboutonner son âme, jusqu’au déchirement parfois. Plus on satisfait ce besoin d’en savoir un peu plus sur soi, plus il se développe, et plus on retourne à ces lieux de vérité qui nous défont de nos parades et de nos illusions. C’est parce qu’elle me rappelle sans pincettes ce que je vaux que la nature, intransigeante réflectrice, est essentielle au bon déploiement de mes jours. Je pourrais difficilement me passer de ses louanges et de ses semonces, peu d’autres qu’elle s’en chargent aussi loyalement. Mais là encore, voyez-vous, je parle d’elle comme d’un outil ou d’un thérapeute luxuriant, elle qui vaut tellement plus que d’être réduite à l’ordonnance de mon équilibre personnel.
Mais alors quoi dire ? Moi le bavard, me voilà privé de mots.

(à suivre…)

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