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Les silences de l’aventure

Il est arrivé sans bruit, lourdement chargé, puis s’est assis sur un banc de ce petit village de Savoie. A son allure de Forrest Gump, de retour d’une traversée des Etats-Unis en courant, barbe hirsute et casquette sur tignasse incluses, il faut bien avouer qu’il ne ressemble pas aux aventuriers soignés. Chez lui, pas de veste trois couches fluo, ni de blouson en cuir faussement usé. Pas de sponsors, pas de trace GPS ni de selfies. Juste des fringues discrètes, sans particularités et sans âge. Tout comme lui d’ailleurs. Combien d’années peut-il porter ? 25 ? 30 ? 40 ? Allez savoir. Seule certitude : cet homme avance.

A pas de loup, portant son sac brinquebalant plein de bric, de broc et de bâches roulées, il s’installe discrètement. Mais ses yeux eux, balayent les environs avec avidité, curieux de voir, de découvrir, d’une fraîcheur qui contraste avec son physique fatigué.

©Ulysse Lefebvre

Non loin, celui qui raconte les histoires, les siennes et celles des autres, brûle de tout savoir de cet homme discret qui semble venir de loin. Il aimerait l’assomer de questions sans tarder pour savoir d’où, quand, comment, vers où, combien et surtout pourquoi, oui pourquoi ? S’essayant à quelques échanges, celui qui écrit comprend vite que celui qui avance est heureux de la rencontre mais n’ira pas plus loin dans l’échange. Ses yeux pétillent mais il a une pudeur à se raconter. Sa voix ne porte pas haut ni fort, son corps n’accompagne pas son propos, ses yeux ne fixent pas l’interlocuteur mais se perdent au loin. Point de communication ici. Juste un échange aussi vrai que timide. « Depuis Antibes… Vers le Chablais… En passant peut-être par Bourg Saint Maurice, on m’a dit que c’était beau… »

C’est le secret partagé
de ceux qui vivent leur aventure pour eux
et uniquement pour eux

Alors la rencontre se fait ailleurs. Ni en Savoie ni sur aucune autre route, de Patagonie ou du reste du monde. Elle se produit en ce lieu que l’on ne raconte pas. En ce petit espace intérieur que l’un ne souhaite pas exprimer. Et que l’autre comprendra qu’il n’a pas à l’explorer. C’est le secret partagé de ceux qui arrivent au bout du langage ou du partage, un brin fatigué de communiquer ou de raconter. De ceux qui vivent leur aventure pour eux et uniquement pour eux. Véritablement loin. Déconnectés.
Les mêmes dont la phrase de Cendrars revient souvent à l’esprit : « À quoi bon écrire ? Tout s’imprime en moi et c’est peut-être la pure poésie que de se laisser imprégner et de déchiffrer en soi-même la signature des choses.” *
A quoi bon toujours dire ? A quoi bon toujours écrire ?
Mieux vaut parfois repartir et se contenter de tendre l’oreille : le silence en dit long.

 

 

* Blaise Cendrars, Bourlinguer.

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