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Le jour d’après

Tu as des courbatures. Les fringues sèchent, le matériel d’alpinisme est en guirlande dans la salle de bains. Tu as cette brûlure du vent, du froid, et de la liberté, sur la peau. Tu as des vidéos plein le smartphone. Mieux : tu as des images plein la tête. Tu te repasses le film sur l’arête en plein ciel, le sommet si loin, si proche. Tu revis ces instants d’équilibre où tu es à ta juste place, capable par la seule grâce de ton équilibre de te tenir entre ces deux versants. Entre ombre et lumière. Tu revois l’arrivée au sommet, la libération. Les doutes envolés, la fatigue oubliée pour quelques minutes, la joie immense, le son de ton palpitant qui bat dans la tête.

Sous la pleine lune de janvier 2020, depuis les Houches. ©JC

Ton coeur ne bat plus la chamade, mais ton esprit fait l’aller-retour là-haut. Pourquoi là-haut ? Vas tu oublier tes promesses ? Aimer, vivre, prendre du temps, écouter les autres. Tu as le temps, maintenant. Tu penses à ce proverbe touareg, au fond du désert, qui dit« vous, les européens, vous avez une montre. Nous, on a le temps ». Tu te demandes si les touaregs ne sont pas pressés de voir partir tous les soldats du Sahara, malgré tout.Tu regardais ton smartphone dans le train, scrollant des centaines d’informations, de commentaires, les écouteurs enfoncés dans les oreilles pour ne pas entendre, ne pas voir le monde autour qui fait pareil. Là tout de suite, tu vois des milliards de vidéos où des types font des milliards de sommets. Que faisais tu pendant ce temps-là ?

Tu penses à ce proverbe touareg, du fond du désert, qui dit« vous, les européens, vous avez une montre. Nous, on a le temps »

Tu te demandes pourquoi tu tenais absolument à faire un petit sommet le matin « avant-taf », puis un deuxième « after taf » au coucher du soleil sans avoir savouré le premier. Tu serres fort le poing, comme si tu tenais le manche de ton piolet. Tu savais. Quelque part, que cette comédie pouvait s’arrêter. Comment aller lentement quand tu es assis dans un train lancé à grande vitesse ? Il n’y a qu’un moine bouddhiste pour aimer rester immobile sous un arbre. Et encore, au moins l’un d’eux est connu pour avoir volé par-dessus des montagnes.

Tu penses aux montagnes vierges. De gens, de traces, de voitures. Au silence revenu. Au téléphérique immobile, comme oublié. Tu penses au jour d’après. Tu n’auras pas appris le yoga ni le russe, à ne plus crier sur tes enfants. Ou sur la voiture de devant – enfin, ça, tu en auras perdu l’habitude. Tu auras eu le temps de faire l’expérience amère d’une certaine forme de résilience. Tu songes à ces mails stupides qui se finissaient par « à très vite ». Tu souris en pensant au bouquin que tu as fini. Et tu penses au smile des trois évadés d’Alcatraz que l’on n’a jamais retrouvés. Tu te promets que si tu sors, tu iras enfin faire ce sommet auquel tu pensais, les jours d’avant.

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