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Poubelle la vie

Après nous avoir achevé, l’été tire enfin sa révérence. Non sans laisser derrière lui quelques souvenirs. Sur le glacier Blanc, dans les Écrins, plusieurs décennies de déchets ont fait leur apparition, conséquence du retrait glaciaire. Des cairns de merde qui ont fait tache au milieu du Parc National des Écrins. Les 27 et 28 août, sous la houlette des gardes dudit parc, et grâce à la coordination de Damien Haxaire, le gardien du refuge des Écrins, une vingtaine de volontaires ont ramassé en deux jours mille quatre cent kilos de déchets, pour un volume d’une dizaine de mètres cubes : des boîtes de conserve, des canettes, mais aussi « des vieilles chaussures, une carte SD, une balle de tennis et un réflecteur de vélo ». Bravo aux volontaires qui ont fait mentir Jean Yanne : « tout le monde veut sauver la planète mais personne ne veut descendre les poubelles » !

À huit mille kilomètres de là, on va le voir, l’histoire est un peu différente. 

Nettoyage du glacier Blanc ©PNE H. Quellier

Sur le deuxième sommet du monde, le K2, 8611 mètres, les conséquences des records d’affluence et de fonte de la neige de cet été 2022 n’ont pas tardé. Des images du camp 2 montrent une poubelle à ciel ouvert : des débris de tentes déchiquetées, des matelas déchirés et des fèces, des strates entières de déchets collés les uns aux autres… sur lesquelles sont plantées les deux ou trois dernières « nouvelles » tentes de la saison.

Trente deux ans après la mission historique de l’association Mountain Wilderness, Free K2, qui a vu le premier nettoyage du Baltoro et de la montagne, il semble que les alpinistes du K2 aient oublié toute valeur, toute mesure, pourvu qu’ils atteignent le sommet. Et au risque de cocher celui de la tartufferie. Comme Nirmal Purja, qui après avoir amené moult clients sur la montagne, se pince le nez et propose de verser de l’argent (à sa fondation) pour une opération de nettoyage l’année prochaine (1). Les autorités pakistanaises ont haussé le sourcil, n’ayant pas été consultées.(2)

Le post de Purja est, à tout le moins, maladroit. Faire payer 100 000 $ aux clients pour gravir le K2 avec un staff énorme, des bouteilles d’oxygène et du confort, planter ses propres tentes sur les couches de merde – et en laisser une partie sur la montagne – avant de demander de l’argent pour nettoyer, il fallait y penser. (3) Peut-être Nirmal Purja fera-t-il bouger les choses malgré tout, ou malgré lui ?

Celle ou celui qui fréquente la montagne, c’est quelqu’un qui porte. Son sac oui, mais aussi sa vie, ses valeurs, sa responsabilité à traverser ce monde. Paul Bonhomme

Paul Bonhomme, lui, est guide, et revient des Écrins, où il a fait le tour de tous les refuges du massif (à l’exception de deux d’entre eux), soit 31 refuges ! Cette « farandole des Écrins » lui a pris six jours seulement. « Dans mon sac je portais tout ce dont j’avais besoin sur mon dos. On m’a proposé plusieurs fois de décharger un peu de ce poids, je ne l’ai jamais accepté. Parce qu’un alpiniste, un montagnard, ce n’est pas juste quelqu’un qui monte et qui descend. Non. Celle ou celui qui fréquente ces lieux, c’est quelqu’un qui porte. Son sac oui, mais aussi sa vie, ses valeurs, sa responsabilité à traverser ce monde. » (4)

Que dit Paul, in fine ? « Nous ne pouvons plus juste être alpiniste ». Remplacez le mot alpiniste par le mot guide, client, grimpeur ou randonneur. Paul : « aujourd’hui nous ne pouvons plus simplement aller là haut pour nous échapper ni pour fuir ni même juste pour le plaisir, encore moins pour consommer ou pire, pour se valoriser. Nous pouvons détourner le regard, nous dissimuler derrière des prétextes fallacieux, derrière du « n’importe quoi washing », rien n’y fera, si nous continuons à aller là haut, aujourd’hui il nous faudra porter. » Et rapporter ?

Les clients du Baltoro payent seulement 200 $ aux autorités pour la collecte des déchets, dans un pays où la mousson vient de détruire un million d’habitations. On rappelle que les Écrins, eux, sont un parc dans lequel chacun doit ramener ses déchets (comme partout ailleurs), jusqu’à aujourd’hui. Et demain ? Les acteurs de la Vallouise souhaitent mettre des sacs-poubelle à disposition de tous. Chacun pourra, en descendant de là-haut, collecter les saloperies du glacier Blanc que la nature nous renvoie dans les dents.

Notes

(1) pour sa défense, Nirmal Purja a rappelé que ces déchets du K2 sont le résultat d’une « accumulation de presque 70 ans » d’expéditions. Purja dit appliquer le protocole « leave no traces ». Source : facebook.

Concernant sa fondation, il affirme que celle-ci va donner 50000 £ aux ONG traitant les conséquences dramatiques de la mousson au Pakistan.

(2) le Central Karakoram National Park est en charge de la collecte des déchets, mais n’a pas les moyens de le faire entièrement. Cette année il a collecté 20 tonnes de déchet sur le glacier du Baltoro (long de 62 km), à comparer avec les 14 tonnes de l’année précédente. L’article de notre consoeur Angela Benavides est à lire ici.

(3) source : twitter

(4) source : facebook

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