La Niche des Drus, incroyable tache blanche suspendue au milieu de la face nord du Petit Dru est comme le nez au milieu de la figure, impossible à rater depuis la vallée de Chamonix. Le sept février dernier, trente-huit ans après Bruno Gouvy, son snowboard et son culot démesuré, c’est le skieur extrême Guillaume Pierrel qui y a posé ses spatules, devenant ainsi le premier répétiteur de cette ligne aussi improbable que mythique.
Cerclée de toutes parts par du granite compact, la Niche des Drus n’est pour le moins, pas une pente facile d’accès. Habituellement remontée en crampons par ceux qui, comme Charles Dubouloz il y a quelques années, gravissent la face nord des Drus par des voies engagées, ce gros névé de 250m de hauteur n’est absolument pas habitué à accueillir les amoureux de la glisse.
Bruno Gouvy, génie du snowboard des années 90, était jusqu’à présent le seul à avoir enchaîné les virages là-haut, dans un projet aussi impressionnant que déroutant.
Le 11 mai 1986, après avoir sauté en base-jump depuis un hélico, il atterrit in extrémis au sommet du Petit Dru, et frôle la catastrophe. Après une descente en rappel jusqu’à la niche, il chausse alors son snowboard et entame une série de virages aussi engagés les uns que les autres, avant de déployer son parapente, et de rejoindre la vallée par les airs.
C’était surtout une belle combinaison d’alpinisme et de ski alpinisme. On reste attaché. Il n’y a aucun moment où on prend des risques… des risques démesurés.
Pour Guillaume Pierrel ce scénario digne d’un blockbuster américain « c’était plus proche du suicide et de la folie », en comparaison de la performance qu’il a pu réaliser ce mercredi.
Il explique « Ça reste une répétition. C’était surtout une belle combinaison d’alpinisme et de ski alpinisme. On reste attaché. Il n’y a aucun moment où on prend des risques… des risques démesurés ».
Au-delà de l’inspiration, c’est donc bien le caractère singulier de la ligne et sa proximité, qui ont fait infuser l’idée dans la tête du skieur.
Pour lui, « Y’a des lignes en pente raide que t’as tout le temps devant le nez. La niche c’est un petit rond blanc qui se détache de la face […] Ça me paraissait un peu inaccessible d’y aller, mais plus le projet est rendu complexe et inatteignable, plus tu as envie de le faire, c’est ça l’alpinisme ».
D’abord sujet de plaisanterie, l’idée est peu à peu devenue un projet à part entière. Il a alors fallu chercher un compagnon de cordée qui acceptait de le suivre, tâche complexe au vu de la logistique engendrée par l’approche. « Ça me fait marrer de faire des lignes qui sortent de l’ordinaire, le fait d’en parler avec les copains. Par exemple, Vivian [ndlr. Vivian Bruchez] qui avait skié la ceinture des Drus me disait : C’est sûr que j’aimerais bien y aller, mais quelle entreprise ».
Ca me paraissait un peu inaccessible d’y aller, mais plus le projet est rendu complexe et inatteignable, plus tu as envie de le faire
C’est finalement Etienne Poteaux, personnage mystérieux issu du monde du dry-tooling et de la cascade, qui accepte de s’encorder avec Guillaume pour aller bartasser dans cette grande aventure.
Guillaume explique : « Je suis rentré du boulot j’avais trois jours de congés. Il fallait que je trouve un gars qui était aussi motivé de m’accompagner. J’ai pensé directement à lui, mais ça impliquait que je skie seul. Il venait de gagner l’Ice et de grimper la Rhem-Vimal. Je me suis dit voilà, le copain il est en forme. »
Profitant des derniers créneaux de l’anticyclone en place depuis plusieurs semaines, la cordée attaque le projet le mardi soir, en partant du sommet des Grand Montets.
Avec les parapentes dans le sac, ils envisagent d’abord de faire une partie de l’approche en volant, puis se ravisent ensuite et profitent d’une descente dans le pas de Chèvre en « super conditions de printemps ».
Arrivés au bivouac, ils découvrent que leurs voisins pour la nuit ne sont nuls autres qu’une cordée anglaise, toute juste descendue de la voie Lesueur, parmi laquelle on compte le grimpeur Tom Livingstone, habitué du secteur.
Le temps d’échanger quelques mots, puis les deux compagnons de cordée partent en direction de la face pour installer leurs cordes dans les deux premières longueurs de la voie du lendemain.
Il venait de gagner l’Ice et de grimper la Rhem-Vimal. Je me suis dit voilà, le copain il est en forme.
La cordée décide de faire l’approche de la niche, par la voie originale de la face, ouverte en 1935 par les deux grimpeurs de Fontainebleau Pierre Allain et Raymond Leininger.
En bref, un morceau d’histoire et d’alpinisme qui remonte pendant vingt longueurs, un grand nombre de dièdres et fissures verticales cotées TD, avant de venir buter contre le bas de la rive gauche de la niche, où les grimpeurs font normalement un bivouac.
Guillaume doit être stratégique. Il va falloir grimper cinq-cents mètres de face avec les skis sur le dos et les chaussures de ski aux pieds.
Malgré la marge technique, il faut partir léger. Il s’arme donc de ce qu’il appelle des véritables « patinettes » (comprenez skis d’1m65) et laissera passer Etienne, moins chargé, dans les passages clés.
Réveil 3h30, Guillaume et Etienne décollent du bivouac. Une heure et demi après, ils sont au pied de la face. La première partie est avalée en une dizaine de longueurs en corde tendue. Le rythme est lancé.
Tout en grimpant, les deux alpinistes préparent leur retour et prennent le temps d’équiper et de rééquiper la plupart des relais, dès la montée.
Guillaume explique avoir pris « plus de vingt mètres de cordelette, plus une grosse dizaine de pitons. », avant d’enchainer, « au total on a dû équiper plus d’une dizaine de relais ».
Vient ensuite les sept longueurs grimpantes de la journée. Un enchainement de passages fissurés, cotés en hiver M5+/M6, que la cordée grimpe en utilisant principalement des techniques de dry.
Pendant la grimpe, Guillaume ne peut s’empêcher de penser à ce qu’il va trouver dans la niche. Il raconte « je bouillonnais de voir la niche, j’avais calculé les conditions, j’étais allé jumeler la veille. Mais difficile de savoir comment allait vraiment être la neige. ». L’incertitude s’installe, sera-t-il vraiment possible de chausser les skis ?
Arrivés dans la dernière longueur, c’est Guillaume qui passe en tête. L’excitation est bien là, il a l’impression de courir. Au relais, il raconte, « Je me suis désencordé et j’ai accroché la corde pendant qu’Etienne finissait la dernière longueur [ndlr. en remontant à la corde]. Puis je suis parti en solo dans le névé. »
Dans la pente, les conditions ne sont pas uniformes, à droite c’est de la glace, à gauche de la neige sucre posée sur des dalles. En remontant, le skieur arrive tout de même à trouver sous ses crampons, une fine bande de neige froide et dure, avec du grip pour descendre. Il va falloir être précis.
Sur le haut du névé, Guillaume décide de s’arrêter quelques mètres avant que la neige ne repose plus que sur des dalles glissantes.
Il est 13h, il chausse les skis. La tension monte d’un cran. Il explique « tu te mets un peu une pression quand tu vois où tu es. Si cette pente là tu la mets aux Planards, il ne se passe rien, mais là… ». Les petits skis et le petites chaussures n’arrangent rien, le véritable danger est de se laisser embarquer.
Le niveau de concentration est maximum, il ne faut pas se planter. Toute l’attention est portée sur le ski. Le skieur se met à engager les virages et raconte : « A un moment Etienne me criait quelque chose mais j’étais complétement dans ma bulle, il n’y avait plus personne ».
Après une cinquantaine de virages, c’est fini. De retour au pied de la pente, Guillaume retrouve son compagnon de cordée et c’est une tout autre aventure qui commence.
Un rappel bloqué, obligera Etienne à regrimper l’une des longueurs clés, mais dans l’ensemble, la descente en rappels, dans cette voie absolument pas adaptée à ce genre de manœuvres, se négocie mieux qu’espérée.
A 16h15, les deux hommes sont de retour au bivouac. Ultime hommage à Gouvy, ils prennent le temps de regarder la face et décident de se griller une clope. A l’époque, le snowboardeur visionnaire était sponsorisé par la marque de cigarettes Malboro. Une autre époque, un autre style, mais l’insolence de la ligne est toujours là.
C’était la combinaison qui était vraiment intéressante. Le ski, c’était la petite cerise sur le gâteau.
Plus qu’une simple réalisation de ski extrême, pour Guillaume, cette aventure « c’était avant tout une belle journée en montagne ». Au téléphone le lendemain, tout en en observant la face depuis la fenêtre de chez lui, il conclut en disant « C’était la combinaison qui était vraiment intéressante. Le ski, c’était la petite cerise sur le gâteau.»











