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Parce qu’il est là, obélisque de granite dans le ciel de Chamonix qui en compte pourtant d’autres, le Dru fascine et attire comme un aimant. Sa face nord est le chef d’oeuvre de Pierre Allain, le bleausard, qui avec Raymond Leininger et seulement sept pitons en fit la première en 1935. En hiver, le défi reste de taille pour un solitaire. Récit de Charles Dubouloz, seul au Dru.

Vivre cette expérience, j’y pensais depuis longtemps. Penser est une chose, faire le pas en est une autre. À peine descendus d’un périple en face sud du Mont-Blanc, les copains me proposent de retourner en montagne. Le créneau météo est là, les conditions aussi. Je n’arrive pas à me décider. Vais-je y aller seul ? Le confort aurait été de partir avec un as du piolet, mais j’ai envie de découvrir cette sensation de solitude sur ce sommet que j’aime tant. À la suite d’une bonne discussion apaisante avec Christophe Ogier, je décide d’aller aux Drus, seul pour 2, 3 ou 4 jours qu’importe. A partir de ce moment tout est clair, le processus est enclenché.

Je suis terrifié lorsque je prépare mon matériel et que je pèse mon sac. Il est fichtrement lourd. Réflexe primaire lorsque je le mets sur mes épaules : j’enlève des friends, des pitons, je prends le duvet le plus léger que j’ai. Je n’arrête pas de peser, de sélectionner, il me faut toute une journée. Conclusion, en fin d’après-midi il est toujours aussi lourd mais fermé, prêt à grimper.

Drus. La voie Pierre Allain remonte la face nord à l’ombre, à gauche de la face ouest ensoleillée. ©Jocelyn Chavy

Dimanche à 2h du matin le réveil sonne. À cet instant je suis certain de manquer de sommeil, de n’avoir pas récupéré de ma dernière escapade. Je file récupérer mon ami Geoffrey qui m’aidera au portage jusqu’au pied de la voie. À 4h du matin, nous sommes au parking des Grands Montets. Je suis maintenant persuadé que cette stratégie est mauvaise : approche et grimpe dans la même journée ! Les copains m’avaient pourtant conseillé de bivouaquer au pied avant de commencer. Plus malin que tout le monde je me dis que 2000m de dénivelé en guise d’échauffement ce n’est pas le bout du monde. Bien évidemment la montée au sommet de Bochard est toute gelée, on fait un pas on recule de deux ! Cette mise en jambe me fait douter du projet… Il nous faudra six heures pour faire l’approche.

Du pied, je trouve la face très impressionnante. J’ai le sentiment que la montagne me domine plus que d’habitude, comme si elle avait conscience de ma vulnérabilité. Une bise à mon Geoff, un selfie tous les deux, puis il me lance « On en fera d’autres hein ? »

Je crois qu’il était aussi effrayé que moi au pied de cette immense flèche de granite.

Au bivouac, j‘ai tout le temps de regretter l’autre duvet que j’ai enlevé de mon sac !

Le début de la voie s’avale rapidement je grimpe sans sortir la corde. Lorsque cela me parait compliqué je mets un friend sur lequel je clippe ma longe, je fais le pas puis une cabriole de gymnaste pour enlever le friend en dessous de moi, cela me vaudra quelques suées.

Arrivé à la célèbre vire de la fissure Lambert je commence à m’assurer. Il est tôt, j’ai bon espoir de dormir à la niche. Tout s’enchaîne bien et fin d’après-midi je suis au bivouac. J’ai même le temps de fixer les deux longueurs d’après. Détail d’importance pour le départ du lendemain à froid : il est toujours plus agréable de remonter sur la corde pour s’échauffer que de mettre les mains nues dans la neige et sur le rocher gelé au lever du jour.

Cet emplacement pour passer la nuit est vraiment génial. Au milieu des Drus, en dessus de Chamonix, avec vue sur le Mont Blanc. Que demander de plus ? Quelques degrés supplémentaires évidemment. Bien que les températures soient élevées pour la saison, la nuit à cette altitude on ne se promène pas en slip kangourou. Pendant ces quelques heures allongé, j‘ai tout le temps de regretter l’autre duvet que j’ai enlevé de mon sac !

Au pied de la face, les doutes qu’il faut effacer. ©Geoffrey 

Le Dru plus minéral que jamais. ©Charles Dublouz

Le lendemain j’enchaine les longueurs ça se passe bien, je suis heureux d’être là. Que c’est bon d’être seul concentré à 100% sur la grimpe et les manips. Lorsque je remonte les longueurs à la poignée jumard avec le sac sur le dos je regrette d’avoir pris pitons, broches, et tout ce matos en trop dont je ne me sers pas.

Arrivé au fameux trou de canon, le soleil en face sud est comme une récompense. Je prends mon téléphone pour faire une photo et je vois qu’Helias Millerioux m’appelle. On discute 2 minutes et je lui dis que je suis là, seul, que c’est le pied. Comme à son habitude Helias est très flatteur, puis il me dit « t’es au trou de canon il te reste encore un petit bout avant le sommet ! »

Je raccroche et je me rappelle être passé ici en sortant de la Directe Américaine quelques années auparavant. Il faisait mauvais, on avait perdu beaucoup de temps pour aller au sommet.

C’est ici que sera le crux de l’ascension. Le ciel se voile, la nuit arrive et les vires à traverser en solo sont pénibles. Lorsque je peux, je mets un bout de corde, mais à chaque fois j’ai du mal à la rappeler.

Au sommet, je regarde Chamonix et il ne se passe rien. Aucun sentiment, je suis presque déçu. Bordel, tout ça pour ça ? Je ressens en revanche une profonde sérénité.

Il fait presque nuit et je n’ai guère avancé. Je suis sous le sommet mais dans aucune ligne. Je fais un relais, je mets les chaussons, je m’assure et je sors au plus direct. Ça sera la longueur de l’ascension. Rien de sorcier peut-être 6b mais de nuit, seul, cela prend une tournure différente de tout ce que je connaissais.

A 20 heures je suis seul avec la vierge au sommet des Drus.

Je pensais arriver en haut et m’effondrer en larmes, il n’en est rien.  Je suis assis, je regarde Chamonix et il ne se passe rien. Aucun sentiment, aucune expression, je suis presque déçu. Bordel tout ça pour ça ? Je ressens en revanche une profonde sérénité. Je n’ai ni faim, ni soif, ni froid, j’attends assis. J’aurais pu rester la nuit comme ça, lorsque la petite brise nocturne me rappelle que je ne suis qu’un petit garçon trop peu habillé au sommet des Drus. Je rentre dans le duvet et je ne ferme pas l’œil de la nuit. Je suis crevé mais sans doute guronzé par ce que je viens de vivre. Et puis ce duvet toujours trop léger me permet de voir les secondes défiler. Comme s’il voulait me faire apprécier chaque instant pour ne pas en perdre une miette. Je me dis que c’est quand même chouette d’être seul au sommet de cette montagne non ?

Heureux au bivouac. ©Charles Dubouloz

Dru face nord, au-dessus de la niche. ©Charles Dubouloz

Dru coché. ©Charles Dubouloz

La descente

Au petit matin le ciel est couvert, je traverse jusqu’à l’entrée du couloir Nord et je commence les rappels. Je suis encore plus concentré que les deux jours passés, cette descente est si austère ! Et puis avec mes cordes de 50m ce n’est pas si aisé. Il y a beaucoup de relais équipé à 54/55m…il me manque donc à chaque fois les quelques mètres fatidiques qui me font réviser lunules et pitonnage! A cet instant, je suis content d’avoir porté tout mon matos. Je largue tout ce que j’ai : pitons cordelette et j’utilise mes broches à de nombreuses reprises.

Je passe la rimaye, je retrouve mes skis et en guise de digestif, il faut remonter le couloir des poubelles.

Quel voyage ! Cette fois ce n’est pas que l’ascension au sommet d’une montagne. C’est un processus plus complexe de la décision de s’engager à la préparation du matériel, en passant par la grimpe, la descente, le retour… tout est décuplé, plus fort, plus intime, c’est sûrement ma plus belle ascension intérieure. J’ai pesé mon sac en rentrant car je n’ai pas osé le faire avant de partir. Verdict, 21 kilos.

Drus, la Vierge du sommet et Cham’ tout en bas. ©Charles Dubouloz

Post scriptum

Une semaine plus tard, après avoir récupéré des heures de sommeil et travaillé quelques jours, les idées sont plus claires. Je suis intimement persuadé d’avoir aimé grimper seul.

Cela m’a permis de découvrir une nouvelle dimension dans laquelle tous mes sens sont en éveil. Durant ces journées en solitaire n’ayant ni la notion ni la force d’une « cordée » chaque geste, chaque manip, chaque action doivent être réfléchi pour deux. Cela demande un niveau de concentration bien supérieur aux sorties habituelles. C’est pour moi ce qui rend le solo plus difficile et bien plus intense.

Le retour dans la vallée est quant à lui assez étrange. Ce qui s’est passé là-haut est aussi fort que difficile à partager.

Lorsque l’on s’encorde à plusieurs, il y a une sorte de rituel au retour de course. Tout d’abord on discute pendant la descente. Arrivés en bas on fait le tri du matériel puis on termine par le traditionnel burger/bière, durant lequel on revit l’ascension. On se sent heureux, on partage. Bien souvent, on s’aperçoit un ou deux jours plus tard que le tri du matos a été trop vite fait, et qu’on a échangé une broche ou une dégaine ! Alors on se revoit pour finir l’échange et on discute encore de la course. La boucle est bouclée lorsque chaque mousqueton est rentré dans son garage respectif.

Au retour d’un solo on ne fait aucun tri du matériel, on se contente de le remettre au fond du garage. On tente de raconter ce qu’on a vécu. On se rend compte qu’on est maladroit, qu’on oublie des choses, qu’on en occulte d’autres. Il m’aura donc fallu un peu de repos pour comprendre que la meilleure façon de conclure est d’admettre qu’une ascension solitaire ne se raconte pas totalement. Elle se vit intensément.

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