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Le confinement est une épreuve, une épreuve difficile, dont l’on se passerait bien s’il n’était pas nécessaire. C’est une épreuve, parce que la plupart d’entre nous doivent le vivre dans des logements étriqués, et parfois délabrés, indignes. C’est une épreuve, parce qu’il n’est jamais très sain de faire entrer le temps du travail dans le temps du foyer, tant le lien de subordination est toujours plus fort, plus autoritaire, plus invasif quand l’on est isolé, loin de ses collègues et de ses camarades. C’est une épreuve, parce que la mort rôde et que des dizaines de milliers de travailleurs sont contraints, chaque jour, de s’y exposer.

Le confinement est une épreuve, parce que, dans les rues de nos villes, règnent le contrôle et la délation, la suspicion et la morale, qui, même drapés dans les habits de la médecine, restent difficiles à vivre, à encaisser. Les réseaux sociaux sont, plus encore que d’habitude, devenus des tribunaux virtuels où plein de petits procureurs tancent là un joggeur, là un étudiant qui a le toupet de fuir son cagibi du Crous pour retourner chez ses parents.

J’ai du mal à imaginer que l’on puisse romantiser le confinement, tant celui-ci exacerbe tout ce qui déraille. C’est d’ailleurs pour aider à le passer le plus sereinement possible, pour refuser qu’il ne nous détraque encore plus, que l’on en vient à chercher des lignes de fuite, des endroits où se réfugier – dans sa tête, forcément, puisque le foyer est devenu, ou reste, synonyme d’enfermement.

C’est là où l’alpiniste à la (très) petite semaine,
a, pour une fois, un léger avantage sur son homologue montagnard

Pour l’alpiniste, celui qui vit à la montagne comme celui que la vie cloître dans la plaine, le refuge, c’est souvent… le refuge. Et plus encore ce qui l’entoure, cet océan de roche et de glace qui contribue à donner du sens à sa vie, du moins un peu de relief. Évidemment, le confinement lui interdit l’accès à son terrain de jeu (ou d’introspection, ou de sport, selon ce que l’on veut bien mettre dans la pratique de l’alpinisme) ; il lui faut donc retrouver la montagne ailleurs. C’est là où l’alpiniste à la (très) petite semaine, citadin d’un plat pays bétonné, qui ne parcourt la montagne qu’une ou deux fois par an, lors de fenêtres très étroites et souvent précipitées, a, pour une fois, un léger avantage sur son homologue montagnard, l’exercice lui étant peut-être plus facile, parce que déjà familier.

S’il ne peut voir la montagne de la fenêtre de son deux-pièces, l’alpiniste à la petite semaine a l’habitude de l’inviter partout ailleurs : sur le fond d’écran de son ordinateur, celui de son téléphone, dans les milliers de pages qui s’alignent, souvent bordées de rouge, sur les étagères de son appartement exigu. Ou encore dans les revues de montagne, celles qu’il attrape au vol dans un Relay de gare ferroviaire avant de se jeter dans le Paris-Briançon, ou celles qu’il fait défiler, avec l’index ou une souris, sur ses écrans. Dans les oreilles, aussi, avec ces podcasts qui s’activent dès qu’il met un pied dehors. Combien de fois François Damilano et Étienne Klein lui ont parlé d’alpinisme, depuis les studios de France Culture, dans les oreillettes de son téléphone ? Combien de fois Anselme Baud a-t-il partagé avec lui, depuis les studios de France Inter, le contenu de ses repas pendant ses ascensions ?

©Ulysse Lefebvre

Toutes ces ressources littéraires et journalistiques nourrissent depuis longtemps, et en permanence, l’imaginaire de l’alpiniste exilé en ville, qui, au fond, parcourt davantage la montagne dans son lit ou en foulant le bitume qu’en s’esquintant les mains sur le granite. Et cet imaginaire, c’est celui qu’il active quand il a besoin de se projeter dans sa montagne plus que dans celle des autres, a fortiori celle de ceux qu’il admire, bien conscient que sa propre pratique dérisoire lui en interdit l’accès. Cet imaginaire, il le convoque dès lors que son esprit s’apaise, ralentit, libère un peu d’espace à la rêverie : quand il prend sa douche ou son vélo, quand il court aussi, surtout.

combien de montagnes a-t-il gravies,
cet alpiniste à la petite semaine,
en courant le long d’un canal ?

La course, oui, parlons-en : combien de montagnes a-t-il gravies, cet alpiniste à la petite semaine, en courant le long d’un canal ? Combien d’escaliers ou de petites buttes timides ont été, le temps de quelques foulées, les passages-clés de grandes ascensions ? Pendant ces moments-là, l’alpiniste à la petite semaine se projette loin, très loin, s’imagine arpenter ce qu’il lui sait accessible, pense aux courses, aux vraies, qu’il va effectuer, dès lors que son quotidien le lui permettra. La traversée des arêtes de la Bruyère, dans les Cerces, sera sa chevauchée de l’arête Mazeno, au Nanga Parbat. Le pilier Candau, à l’aiguille de la Gandolière ? Son Freney, au Mont-Blanc. Et si le confinement venait lui ravir ces projets d’ascension, alors il retournera les vivre au bord du canal de l’Ourcq ou autour des buttes Chaumont. Après tout, combien de fois Paris lui a-t-il déjà ravi une course en montagne ?

En période de confinement, l’alpiniste à la petite semaine a donc cet atout : il connaît déjà le chemin de son refuge. Parce que, au fond, le confinement n’est pas pour lui une opportunité d’introspection, il est juste une version caricaturale de ce qu’il vit d’ordinaire.

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