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Le dilemme du tourisme et du sauvage

On est toujours le touriste d’un autre dit l’adage. Mais que reste t-il alors du sauvage ? Gérard Guerrier se heurte à un dilemme qui ne cesse d’animer la montagne. Mais existe t-il une solution ?

Voilà quelques semaines, Christophe Profit a démonté deux pieux en fer situés sur l’Arête des Bosses menant au sommet du Mont-Blanc. Ils avaient été plantés par les guides de la Compagnie de Saint-Gervais soucieux de sécuriser la progression devenue plus difficile depuis l’ouverture de larges crevasses. Une nouvelle fois, la petite communauté alpine s’est déchirée entre les « équipeurs », champions de la sécurité et de la montagne pour tous, et les ardents défenseurs de la montagne sauvage. Le débat ne date pas d’hier ! Si en 1492, charpentiers et escalleurs ont rendu possible la première ascension du Mont Aiguille, sans susciter de polémique, quelques cinq siècles plus tard, en 1991, une poignée d’irréductibles, qualifiés de terroristes par certains, ont largement déséquipé cette voie, devenue via ferrata.

Combat d’arrière garde ? Que serait l’économie de Chamonix sans ses téléphériques, d’Interlaken sans son chemin de fer de la Jungfrau ou encore de Zermatt sans sa succession de cordes fixes menant au Cervin ? Le sort de La Bérarde, restée dans son jus depuis des décennies, mais désertée par ses habitants, est-il vraiment plus enviable ? Pour les lagopèdes, les lièvres variables et la linaire des Alpes, sûrement. Mais pour les hommes ?

Ce débat entre alpinistes distingués, mérite d’être étendu à l’ensemble du domaine montagnard. Mais n’est-il pas  déjà trop tard ? Voilà un demi siècle, en effet, que les Alpes sont grandes ouvertes au tourisme de masse : remontées mécaniques, reliefs modelés pour faciliter la descente de skieurs, retenues collinaires pour les canons à neige, routes pastorales goudronnées pour  les cyclotouristes, pistes de VTT labourant le sol des pessières, chemins et sentiers balisés à outrance ou même dance-floors…  

Pour m’en persuader,  je suis monté rejoindre des amis aux Saisies  ce 15 août. Croyant échapper à la touffeur estivale, j’y ai retrouvé les flammes de l’Enfer ! Partout des promeneurs, montés en télésiège, descendant par gravité avant de faire la queue entre deux immeubles travestis en chalets pour acheter une glace à deux boules. Croyant m’être échappé du flux principal,  je suis rattrapé par l’odeur de la fosse septique d’un restaurant d’altitude qui déborde. Plus loin encore des VTTistes aux carapaces de Mad Max enchainent les descentes sans plus se préoccuper de la superbe vue vers le Mont Blanc.

Comment concilier « tourisme de masse »
et « sentiment de montagne » ?

« Sentiment de montagne » entre Vallouise et Valgaudemar. ©Ulysse Lefebvre

Dans ces espaces ultra-domestiqués, la protection de la nature  vire parfois à la caricature. Une tourbière, rescapée de ce massacre mais  transformée en parc d’attraction, est parcourue par une file quasi-ininterrompue de marcheurs. Disciplinés mais sonores, ils suivent la chaussée en  caillebotis encadrée par  deux cordes. Pas une trace d’animal sauvage, à peine quelques timides chants de mésanges noires.

Plus loin, mon ami, fils de paysan savoyard, quitte le sentier balisé pour traverser un pré fauché depuis trois semaines où paissent quelques tarines. Il se fait rabrouer par un jeune blanc-bec, employé  par l’office du tourisme, persuadé de lutter pour la sauvegarde de la planète  : « comment osez-vous piétiner cet espace naturel ? »

Comment concilier « tourisme de masse » et « sentiment de montagne ». En ordonnant  et en folklorisant l’espace montagnard ? Insupportable  pour quelques réfractaires, comme l’auteur de ces lignes, incapables de suivre, sans renâcler,  un chemin balisé au-delà d’une demi-heure. L’appel de la découverte, du sauvage… de la montagne, est trop fort ! Avoir le sentiment, pendant un instant, de  de se fondre dans  la nature plutôt qu’agir comme un exploitant — comme ceux qui ont installé les pieux ? — ou un consommateur de montagne. 

Cruelle tautologie

Malgré ce besoin irrépressible de découverte et de nature, j’entends bien l’argument : « La montagne sauvage ne peut pas l’être pour tous… sinon, elle ne serait plus sauvage. » Cruelle tautologie. Une équation impossible qui ne peut, sans doute, être résolue qu’en canalisant et en concentrant les grands flux touristiques autour de quelques pôles sacrifiés sur l’autel de la modernité et de l’économie : Chamonix, Zermatt, la vallée de Belleville, etc. afin que La Bérarde, le Valgaudemar ou encore la vallée d’Entraunes, etc. puissent conserver leur pauvre, mais splendide, isolement.

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