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Voici la dernière histoire récompensée (3e ex-aequo) au premier concours de récits du Festival du film d’aventure de la Réunion (qui débute le 16 septembre 2020 !). Ici, c’est l’exemple typique de l’aventure folle que l’insouciance et la détermination de ses auteurs rendent soudain possible, au fil de l’Amazonie sur un radeau, avec tente et vélos. Récit par Damien Augereau. Soyez fous !

Les habitants du village ont tenté de nous dissuader de le faire, pourtant… Je m’appelle Damien. Et avec Timothée, inséparables depuis toujours, nous décidons de faire le tour du monde à vélo à 21 ans. Ne pouvant vous raconter cette longue aventure ici, nous allons nous intéresser à la plus grande et forte péripétie de notre voyage…

©Coll. Damien Augereau

Avril 2019

Nous arrivons à Yurimaguas, au Pérou, sur nos fidèles destriers. Ville du pays inca, la dernière sur la route terrestre avant d’innombrables fleuves, tels des serpents prêts à vous dévorer : bienvenue en Amazonie. Nous sommes ici pour un but précis ! Cela fait déjà quelques mois que ça nous travaille l’esprit : construire un radeau et nous enfoncer dans les spirales des fleuves amazoniens. Il nous faut une semaine pour repérer les différents matériaux pour la construction, établir un plan de route, rassembler les provisions. Jour J, 8h du matin. Nous marchandons déjà pour acheter nos rondins de bois.

La construction attire très vite la curiosité des habitants qui, pour la plupart, ne comprennent pas ce que nous sommes en train d’entreprendre. Les curieux nous posent des questions et les premiers avertissements tombent « es muy peligroso ! »… Certains nous annoncent un mois pour atteindre notre objectif, d’autres parlent de vagues de plus de 2 mètres ; les dauphins nous feraient passer par-dessus bord et les courants nous emporteraient. Mais notre détermination est trop forte, hors de question de revenir en arrière ! Et si l’un de nous deux commence à douter, il lui suffit de regarder l’autre dans les yeux pour reprendre courage. La construction bat son plein avec la précieuse aide de certains villageois dont les conseils pour le maniement des cordages sont primordiaux. Il aura fallu pas moins de huit hommes pour la mise à l’eau de notre monstre de bois. Les provisions chargées, nous sommes prêts à partir sous les adieux d’une centaine de villageois venus assister à notre départ.

©Coll. Damien Augereau

Ça y est… le radeau s’éloigne du village pour s’enfoncer dans le rio, et déjà nous comprenons qu’il sera très difficile de manoeuvrer cette embarcation. Nos bras et nos pagaies ne sont que de petites aides et nous espérons alors que le courant se montrera indulgent avec nous. L’excitation est à son paroxysme. Ce pour quoi nous nous préparons mentalement depuis quelques semaines est là, devant nous, mais nous ne sommes sûrement pas prêts à ce qui va se passer…

Le fleuve est imposant, et dès le premier soir, nous comprenons la dangerosité de son courant incessant qui emporte tout sur son passage. Nous nous confrontons alors à la difficulté de rejoindre le rivage pour s’amarrer, car il est hors de question de naviguer dans l’obscurité. Après des heures de combat, nous sommes enfin à l’arrêt. Mais une fois au bord de la forêt, les dangers sont nombreux, et les premiers à nous rendre visite sont les moustiques qui ne ménagent pas leurs attaques sur nos corps. La tente, qui nous abrite la nuit, tient tout juste parfaitement en longueur sur le radeau. Nous avons toujours la sensation d’être en sécurité sous cette fine moustiquaire recouverte d’une toile ; pour nous c’est comme une forteresse imprenable. Nous les entendons pour la première fois cette nuit là, ils sont là, leur respiration à la surface de l’eau résonne comme une chanson à nos oreilles : les dauphins roses d’Amazonie.

il a suffi de nous assoupir quelques instants
pour être complètement perdus dans les courants

Jour 2

Sale journée pour moi ! Je suis tombé malade, sûrement en buvant l’eau de la rivière pourtant filtrée. La journée avance et je ne me sens pas mieux, obligé de laisser Timothée à la manoeuvre du radeau pour éviter de se rapprocher des berges menaçantes. Epuisé par l’effort, Timothée vient se reposer à côté de moi dans la tente, laissant le radeau évoluer à sa guise. C’est alors qu’il me réveille en sursaut. En effet, pendant notre sieste, le radeau a pris un mauvais courant, empruntant irréversiblement la mauvaise direction. Il faut s’en extirper le plus vite possible, mais malgré nos efforts le radeau n’arrive pas à rejoindre le bon courant.

Puis, passe un bateau au loin. Nous crions à son équipage de nous indiquer la bonne direction depuis notre radeau. A notre grand étonnement, nous comprenons grâce à leurs gestes que nous nous battions à tort contre un courant qui nous menait sur le bon chemin. Soulagés par cette nouvelle, nous sommes tout de même perplexes car il a suffi de nous assoupir quelques instants pour être complètement perdus dans les courants du rio. A l’avenir, nous ne nous reposerons jamais en même temps que l’autre et nous veillerons toujours au cap.

©Coll. Damien Augereau

Matin du troisième jour

Nous constatons les dégâts des moustiques. En effet, ils n’ont pas ménagé leurs efforts et les marques de leurs piqûres recouvrent nos jambes et notre dos. La journée passe sans encombre, mais le soir venu, le ciel s’est assombri ; les pluies diluviennes vont s’abattre sur nous. Il faut à tout prix rejoindre le rivage avant l’arrivée de celles-ci. Mission accomplie ! Le tonnerre gronde sur nos têtes et la pluie s’abat sur la tente. Le radeau tangue de toute part et nous espérons que la corde qui nous tient amarrés va tenir le coup pour ne pas nous faire emporter.

La nuit passe, mais pas la pluie qui commence à traverser et inonder la tente. Nous nous retrouvons alors le corps mouillé, baignant dans un centimètre d’eau. Toujours malade, je vomis le si peu qu’il me reste dans l’estomac pendant que Timothée grelote de froid… Nuit horrible que nous ne sommes pas prêts d’oublier ! Le lendemain, je me porte déjà beaucoup mieux. Il faut faire sécher toutes les affaires qui se trouvent dans la tente, mais ce n’est pas un problème avec le soleil qui tape toute la journée. En effet, lorsqu’il ne pleut pas, le soleil brûle. Et le seul moyen de lui échapper est de se mettre à l’eau. Nous passons donc beaucoup de notre temps à nous baigner dans le fleuve, car cela procure un rafraichissement sans égal. Bien sûr, il faut faire abstraction de tout ce qui peut se trouver sous cette eau brunâtre…

le radeau est emporté par le courant
à une vitesse incontrôlable

Jour suivant

Nous affrontons nos premières grosses turbulences, le radeau est emporté par le courant à une vitesse incontrôlable et les branches se trouvant aux abords du rivage sont sur le point de tout balayer. Nous n’avons pas eu le temps d’anticiper, tout va très vite et il faut se préparer à l’impact. Nous retenons les branches à la force de nos bras tout en tenant le matériel et par chance, nous réussissons à passer sans chavirer. Notre tente a pris un grand coup et des fourmis rouges ont profité du choc pour envahir notre embarcation, ajoutant leurs marques à celles des moustiques. L’après-midi est plus calme, nous pouvons admirer les dauphins roses qui, comme chaque jour, viennent nous saluer.

©Coll. Damien Augereau

Le sixième jour est marqué par notre premier arrêt dans un village pour nous ravitailler. Pas sûrs d’en trouver jusqu’alors, nous nous sommes, de fait, beaucoup restreints sur la nourriture. Par ailleurs, nous sommes surpris de croiser autant de vies humaines dans cet environnement hostile. Réussir à rejoindre le quai n’a pas été chose facile et les villageois sont assez choqués de nous voir débarquer à bord de notre radeau. Nous pouvons repartir avec quelques boissons sucrées, des gâteaux, des oignons et du poisson.

Chaque matin, nous nous levons juste avant le soleil, vers 5h30, et il faut parfois nous jeter dans l’eau noire pour décrocher l’embarcation. Et là, nous profitons de ce qui est sûrement le meilleur moment de nos journées : un départ sous un voile brumeux afin d’admirer le lever du soleil. Je distingue alors dans le regard de Timothée l’apaisement et l’émerveillement.

ils ne bougent pas,
surpris de voir deux « gringos » à cet endroit

Les rios sont imprévisibles, ils peuvent nous offrir un calme plat dans une étendue d’eau immense, et 1h après, nous happer dans un tourbillon. Ces tourbillons, nous en faisons la connaissance le septième jour. Le courant s’enfonce dans un virage et vient s’engouffrer en son angle, créant ainsi une spirale infinie. Nous nous dirigeons tout droit dessus et nos efforts pour en échapper sont vains. Nous nous retrouvons alors pris au piège, le radeau répète sans cesse le même parcours. Il nous est impossible de nous extirper de cet enfer. Par chance, nous apercevons une cabane à une centaine de mètres dans la forêt.

Nous réussissons alors à immobiliser le radeau sur la berge et partons en direction de l’habitation espérant y trouver de l’aide. Ce n’est pas une mince affaire car une zone marécageuse nous barre le passage. Nous nous enfonçons un peu plus à chacun de nos pas. Une fois arrivés, les locaux nous regardent avec stupéfaction. Nous avons beau exposer les faits et leur demander de l’aide, ils ne bougent pas, surpris de voir deux « gringos » à cet endroit du globe. De longues minutes passent avant qu’ils se décident à nous aider. C’est après un long combat et avec l’aide de leur petit bateau à moteur que nous réussissons à nous extraire du tourbillon. Nous repartons, reconnaissants.

Notre radeau abrite de grosses mygales

Les jours passent et la pluie est de plus en plus présente. Nous passons une journée entière debout sous des trombes d’eau, à nous serrer l’un contre l’autre afin de nous réchauffer, tout en surveillant la trajectoire du radeau. Le soir venu, il nous faut alors nous coucher trempés dans la tente.

Notre radeau abrite de grosses mygales dont il faut se débarrasser pour éviter le risque de piqûre. Nous n’avons, en effet, aucun moyen de communication et nous croisons un village seulement un jour sur trois. Le dixième jour, nous nous arrêtons dans l’un deux pour nous ravitailler. Les villageois ne semblent pas hostiles, pourtant à la nuit tombée, alors que nous avons décidé de dormir à quai, des halos de lampes torches viennent se projeter sur notre tente.

C’est la police ! Ils nous demandent alors de les suivre sans ménagement. Tandis que nous marchons sur des planches de bois qui servent de route pour le petit village, je demande à l’un d’eux où ils comptent nous amener. Je reçois un coup dans le dos pour me demander de me taire et d’avancer. Puis, nous arrivons à ce qui semble être un petit poste de police. Là, nous sommes interrogés : « Que faites-vous ici ? Cachez-vous des armes ? De la drogue ? ». Une heure plus tard, ils nous raccompagnent au quai pour fouiller notre radeau afin d’être sûrs de la véracité de notre déclaration. N’ayant rien trouvé de compromettant, ils nous laissent enfin dormir.

Jour 12

Nauta, ce fameux village que nous visons depuis le début est là, à quelques dizaines de kilomètres. Nous risquons de le rater si nous ne restons pas à proximité du rivage. La journée se déroule dans les chants, les danses, la joie. Les coupures, les piqûres et les cloques sont oubliées. En effet, tout cela sera fini ce soir ! Vers 17h, j’aperçois au loin ce qui semble être notre destination. Alors que nos yeux sont rivés sur l’objectif, le village disparaît en l’espace de quelques instants : une tempête vient de recouvrir l’horizon, elle se dirige droit sur nous. Dans la précipitation, nous rangeons tout le matériel pour le mettre en sécurité.

©Coll. Damien Augereau

Puis, une seule solution s’offre à nous pour rester proches de la berge, nous jeter à l’eau. Une fois immergés dans le rio à manoeuvrer le radeau, les trombes d’eau déferlent sur nous, le fleuve s’agite. Nous ne voyons pas à plus de 20 mètres. Je nage dans cette eau brune, une corde à la bouche pour tirer le radeau. À ce moment, je comprends qu’avec Timothée nous vivons le frisson d’aventure tant recherché ! La tempête continue son chemin laissant place au soleil. Le village est là, près de nous, mais le courant est si fort qu’il nous mène tout droit sous un pont, où un câble tendu forme un ultime obstacle. Impossible de l’éviter…

À la force de nos bras, il faut le faire passer par dessus le matériel avant qu’il n’emporte tout sous les eaux. Je me retrouve la jambe coincée entre le câble et une pédale de mon vélo, pris de panique je crie à l’aide. Si près du but, j’ai peur que nous perdions toutes nos affaires, tous nos souvenirs… C’est alors qu’un jeune garçon saute dans l’eau pour nous aider. À trois nous avons la force nécessaire pour soulever le câble. Le radeau est libéré ! Une fois arrivés sur le rivage, nos premiers pas nous inspirent un sentiment de victoire. J’enlace Timothée, nous somme sains et saufs. L’aventure ne s’arrête pas là pour nous, mais ce récit touche à sa fin. Malgré toutes les difficultés et les obstacles survenus, notre détermination et notre insouciance auront eu raison de l’Amazonie !

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