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C’est un chagrin d’opérette.
À observer les douleurs des autres, est-il utile de le préciser ? Oui. Il n’est jamais vain de resituer nos petites peines à la mesure et à l’épreuve des souffrances du monde.
C’est un chagrin d’opérette donc. Il n’empêche. La nature nous manque. L’expérience de la nature, de nous y engouffrer pleinement, librement, nous manque. Et ce besoin n’est pas aussi négligeable que nous souhaiterions, par décence, qu’il soit. Alors c’est un chagrin qui mérite que l’on s’y attarde. Et s’il est une vertu de cette parenthèse toute faite d’attente, c’est de mettre des mots sur une sorte un peu de vide.

Il y a le décor évidemment. Cela suffit à fabriquer la perte. La beauté vertigineuse des grands espaces et qu’aucun art issu de l’Homme ne saurait atteindre. Cette beauté survivra à notre absence de quelques jours, oh que oui. Elle s’embellira encore, elle respirera ; des dauphins à Venise et qui sait, là, des chamois jouent-ils dans le Couloir des Italiens ? Le silence aussi nous manque bien que la cité s’y soit mise. Rêvons qu’elle y prenne goût.

Il y a la camaraderie. Bien que nous aimions faire nos sauvages, nous allons là-haut, là-bas, rarement seul. En ces lieux trop grands pour nous, le collectif apaise ; il additionne les audaces, dilue les craintes et fixe la mémoire. Ce bonheur de meute existe ailleurs, c’est certain, mais pour nous, c’est au grand air qu’il jaillit. Nous n’y avons pour l’instant plus droit, en montagne comme ailleurs, solitudes prescrites, légitimes et solidaires et qui auront, autre projet, le mérite de nous rappeler à notre besoin des autres.

Il y a, aussi, dans ce dehors, le ressourcement que nous offre le goût d’y passer du temps. C’est en ne les foulant plus, deux semaines à peine, déjà, que nous mesurons, nous les chanceux, comme nos arêtes, nos vagues, nos horizons sont des objets de projection émotionnelle et symbolique. Et qui nous comblent. Faudra-t-il, si dure la suspension, trouver d’autres supports ?

La première discussion est celle que nous avons
avec elle justement.
La nature.

Mais il y a autre chose. De plus fondamental encore. L’absence nous le précise : ne plus vivre l’expérience de la nature nous soustrait deux conversations, nécessaires si ce n’est essentielles.

La première discussion est celle que nous avons avec elle justement. La nature. Nous n’y prenons plus garde à force mais en montagne ou en d’autres endroits de passage, nous observons, nous scrutons, nous prenons des indices. Sans cesse. La clarté du ciel, la force du vent, le grain de la neige, la courbe du soleil et tant d’autres. Nous sommes, dans ce qui ne ressemble qu’à des agitations, rigoureusement disponibles aux signes et à l’écoute de leurs conseils. Pour un peu, animistes qui s’ignorent, on parlerait aux pierres. C’est une conversation que l’on peut sans doute avoir ailleurs mais en Nature, parce que nous autres petits Hommes sommes en minorité et en position de faiblesse, nous prêtons davantage l’oreille. Une fois cette conscience acquise, on devient sensible à tout, l’acuité est un plaisir transversal. Mais, disons-le tout net, cette discussion est moins charmante avec la domotique urbaine.

Il n’y a pas que les arbres me direz-vous, le vivant c’est aussi nous. Oui. Le café au zinc, les tapes sur l’épaule et ce fichu monde à joyeusement refaire nous manquent également mais cette discussion, joue contre joue avec les forces de la nature, osons le dire, peut-être plus encore.

Ailleurs, avec la vérité,
nous parvenons à un arrangement.
Nous jouons à d’autres.

Le second dialogue est celui que nous acceptons d’avoir avec nous-mêmes.
Ailleurs, avec la vérité, nous parvenons à un arrangement. Nous jouons à d’autres. Là-haut et partout où siège le sens des vies, c’est plus ardu. Arrive l’instant, forte trouille ou joie démesurée, où l’on se déshabille de ce qui nous fait pour se tenir au plus près de ce que l’on est : nos ressorts, nos fêlures, nos talents, nos limites. Ces lieux d’intensité de soi où l’on se dit sans ambages les vérités qui élèvent ou ratatinent, où l’on entreprend de résoudre ce mystère d’être vivant. Ces lieux révèlent des forces dont nous ne nous savions pas être dotés, à la fois contredisent nos prétentions et nous rabattent élégamment le caquet. C’est une conversation parfois brutale mais elle fait du bien en ce qu’elle précise et met à nu. Ailleurs, dans nos jeux de rôle bien polis, il y aura toujours un masque à saisir. Cette conversation me manque déjà et je prends conscience qu’au-delà du défouloir ou du teint hâlé, de la face nord du Pic Bidule ou du 5.3 convoité, c’est parce qu’elles me disent ce que je vaux, que la montagne et au-delà la nature, implacables contradictrices, sont essentielles à la bonne marche de ma vie.

Bientôt nous pourrons de nouveau danser, Soul Makossa à fond nos cœurs convaincus de vivre. Nous nous enlacerons.
Et nous reprendrons ces deux conversations.
D’ici là, l’unique disponibilité qui vaille, plus à distance de mon nombril heureux, est celle à déployer de toute notre force vers celles et ceux occupés à survivre et à panser les plaies du monde.

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