fbpx
@

En Belledonne, les sommets du Badon n’étaient qu’une muraille contre laquelle butait le regard des skieurs de randonnée. Pourtant, niché dans la combe Madame, se cachait un potentiel insoupçonné en escalade mixte. Depuis quelques années, ces lignes souvent éphémères ont été défrichées, hiver après hiver. Pour Aurélien Grange, les sommets du Badon ont été une école du mixte, de l’initiation à l’ouverture de ses propres itinéraires. Entre touffes gelées, placages fins et dièdres cachés, voici un spot à cocher l’hiver prochain.

Du haut de mes 19 ans, je découvrais la Combe Madame au début des années 2000 en gravissant les esthétiques couloirs de neige des pointes du Mouchillon. Je fus tout de suite envouté par ce lieu, avec sa vue ouverte sur la cluse Chambérienne, son immense potentiel à ski, pente raide et alpinisme… Je n’imaginais pas toutefois que ces montagnes m’apporteraient parmi mes plus gros doutes et mes plus grandes joies. Mais je sentais que, bien qu’enchanté par le cadre, au niveau technique il y avait nettement mieux à faire en face ! Nous remarquions en effet les activités de Sébastien Escande et Jérôme Weiss, qui ouvrirent sur les faces nord des Badons trois beaux itinéraires mixtes de niveau TD entre 2001 et 2007. En 2010, la séquence magique se produisit : une mousson avec une pluie raisonnable en fin d’épisode et un retour immédiat du froid. Le cauchemar des skieurs ou le rêve des grimpeurs de mixte. Je suis de retour dans le coin avec mon maître à penser, Nicolas Morell, guide de haute montagne annécien et skipper à ses moments perdus, et sa compagne Iliana Peikova. Je reçu une véritable leçon de mixte et de savoir-vivre en voyant Nico s’engager dans un mur vertical vierge agrémenté de quelques minces placages, avec la facilité et la simplicité qui le caractérise. Ce jour-là, nous ouvrions de manière totalement improvisée « Le bon, la brute, et le client », une ligne élégante et rare, où j’occupais pieusement la troisième position, n’étant pas tout à fait mûr.

 

À l’approche de la face © Ludovic Erard

Coup de batte au Chaton, crux de L5 © David Jonglez

Ludo sort des rampes. © Olivier Harant

Envies d’ouvertures

Quelques années plus tard, en parcourant quelques classiques du coin, j’eus un déclic à plusieurs niveaux. 1/ J’ai suffisamment confiance en moi. 2/ Ce n’est pas parce que c’est raide et compact vu d’en bas que ça ne passe pas. 3/ L’A Pic de Badon présente une face nord raide et compacte, et vierge de surcroit. J’entrais dans un état difficilement descriptible qui en appelle au divin : j’étais persuadé qu’il y avait une ligne dans cette face. Mes saisons hivernales furent alors entièrement tournées vers cet objectif : surveiller les conditions, motiver des camarades, et bien sûr garder une régularité d’entraînement suffisante, jusqu’à l’obsession. À la question de Moulinos « Y a-t-il un endroit sur terre où tu aimerais grimper », tandis que des réponses exotiques fusaient, je répondais « Oui, c’est dans Belledonne mais je ne te dirais pas où !« . Il faut être passé au pied de cette face pour comprendre que cet « état » que j’essaye de décrire n’était pas loin de la folie. Heureusement, un ami, Jean Baptiste Desmoulière, accepta de faire du social et après deux journées de mars 2015 avec un bon mal des rimayes, quelques belles longueurs de mixte, un but sous les spin drifts, un don du sang menaçant de clouer notre cordée au refuge, puis enfin un pendule astucieux, nous vînmes à bout de cette face aux lignes de faiblesses bien dissimulées. « Coup de batte au chaton » était née, sans atteindre le graal du sommet toutefois. Une très belle ligne encore raisonnable, qui doit être en conditions correctes chaque hiver à mon sens.

Coup de batte au Chaton, L7 et sa traversée délicate. © Jonglez

Coup de batte au Chaton, lors d’une tentative. © Grange

L’obsession Badon

L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais la face me poursuivit de manière impitoyable à chaque automne pendant 3 ans. Je passais en effet des soirées entières à l’observer en détails sur moult photos. En effet, lors des repérages, une deuxième ligne complètement improbable m’était apparue au centre de la face, à la raideur continue. En 2016, je traquenarde deux camarades au pied de la face, l’approche s’effectue de nuit. Le jour se lève, et là, les potes se payent ma gueule, ils veulent rentrer et n’y croient pas une seconde. Toute la journée, ils auront toutefois la gentillesse de me laisser « aller voir », et ils finiront euphoriques après un dièdre très raide et esthétique, qui finit en haut d’une proue très gazeuse, et qui passe intégralement en libre. Arrivés à mi face et pas persuadés que la voie sorte un jour, nous baptisons cette ligne « Tout feu touffe lame« . Un mois plus tard, je reviens avec les annéciens et nous nous cassons les dents avec seulement une demi-longueur nouvelle de gravie, et une forte incertitude sur la faisabilité de la suite. En 2017, le projet est enterré. 

 » Quand tu as attaqué, étais-tu sûr que ça passait ? Non ! Et pourtant vous avez fait 5 longueurs, donc pourquoi ne pas essayer la suite ? « 

En vue de la face nord du Petit Badon et ses trois lignes au départ commun, de g. à d. La route du Rhum, Le bon, la brute et le client, On ne badine pas avec Badon. © Aurélien Grange

Reprise des négociations

Une petite phrase d’une amie me titille toutefois « Es-tu sûr que ça ne passe pas ? Quand tu as attaqué, étais tu sûr que ça passait ? Non ! Et pourtant vous avez fait 5 longueurs, donc pourquoi ne pas essayer la suite ? « . C’est probablement l’étincelle qui a rallumé la flamme. Cela tombe bien, car 2018 est une année complètement atypique avec une mousson par semaine toujours couronnée d’un redoux. En somme, le ciel se transforme cette année-là en véritable fabrique à slush et nous observerons des plaquages de 80 cm dans des endroits habituellement fins. Le retour s’effectue perfo à la ceinture, et mon camarade du jour me convainc de rajouter un goujon par longueur et par relais, ce qui ne fait pas de mal, les répétiteurs en jugeront ! Une longueur nouvelle seulement est gagnée, mais c’est une longueur clé au niveau itinéraire : la seule dotée de plusieurs goujons. Je reviens un mois plus tard, avec enfin l’homme providentiel, celui qui va adhérer à 300% au projet et permettre sa réussite, David Brouquisse, jeune guide Grenoblois. Nous progressons de trois magnifiques longueurs, entre M5+ et M6+, finissons rôtis et trempés sous les spins drifts, mais avec une banane énorme. En effet, nous avons maintenant la quasi-certitude de sortir, ayant presque atteint le sommet de la « raie des fesses » rayant un des derniers bombés.

L’un des passages-clés de Tout feu touffe lame © Ludovic Erard

Coucher de soleil depuis les arêtes du Badon. © Aurélien Grange

Apogée finale

Le temps écoulé avant « l’assaut final » sera le moment le plus savoureux et on l’a fait durer presque une année. Ce sera chose faite en 2019 lors de la 5ème tentative. Après une journée marathon, nous gravirons les deux dernières longueurs. De par son côté soutenu, « Tout feu touffe lame » présente un beau challenge qui attend son parcours en libre et à vue. La ligne n’est pas si souvent que cela en conditions car le bas voit un peu plus le soleil et est nettement plus agréable avec des placages. En ces temps où il faut des heures d’avion et des jours de marche pour trouver une face vierge, c’est une sensation étrange de se tenir sur un sommet aussi près de la maison, en se disant que personne n’est probablement venu ici.

Le potentiel mixte du secteur Badon © Frederic Bunoz

À g. Coup de batte au Chaton, à d. Tout feu touffe lame.  En conditions exceptionnelles. © David Jonglez

Copy link