Votre mot de passe vous sera envoyé.

Mont Kailash : 6 638 m d’altitude et d’impressionnantes faces de roc et de neige. Ce n’est pourtant pas d’alpinisme qu’il s’agit ici, mais de religion. Shiva, la fille de la montagne, vivrait en son sein. Haut-lieu de pèlerinage pour hindous, bouddhistes, jaïns et bonpös, la yatracircum-ambulation autour de la montagne, rassemble des milliers de fidèles chaque année. Un tour pour être lavé de vos pêchés, 108 pour un accès direct au Nirvana. Santosh, pélerin venu de Dehli, raconte son chemin vers la rédemption. 

Mon nom est Santosh, j’habite Delhi et cette année j’ai décidé d’effectuer la yatra du Kailash. Nos amis les bouddhistes l’appellent la kora, mais pour nous c’est la yatra.
Je me sens obligé d’effectuer ce pèlerinage. Le Kailash est la montagne au sein de laquelle demeure Shiva et sa Shakti (déesse-mère) Parvati. De sa chevelure s’écoule le Gange, fleuve sacré de l’hindouisme. Si ce fleuve ne naît pas au Kailash, un de ses affluents, la Karnali, prend sa source au lac Manasarovar, à côté de la montagne sacrée.
Pour moi, impossible de résister à Shiva le créateur, le préservateur, le transformateur, le dissimulateur et le révélateur… Qui plus est, le Kailash a une forme de lingam (emblème de Shiva), il est donc tout à fait normal de s’y rendre pour l’honorer.

Le mont Kailash serait le mythique mont Meru, l’axe autour duquel tourne le monde dans plusieurs religions.
©Laurent Boiveau

Je suis déjà allé sur les rives du Gange pour me laver de tous mes péchés, il symbolise la recherche de l’union avec l’ultime vérité, c’est vous dire l’importance de ce fleuve, même s’il est considéré comme le plus pollué au monde… Pour ce nouveau pèlerinage au Kailash, au Manasarovar ainsi qu’au petit lac de GauriKund, j’ai décidé de passer par un organisme. Je n’ai ni le temps ni l’énergie pour le faire tout seul. Et puis, je n’y connais rien au Népal, ni au Tibet d’ailleurs. Même si au Népal, on peut toujours se débrouiller avec la langue, avec le tibétain ou le chinois, aucune chance.

La traversée des mondes

La chaleur à Nepalgunj est aussi intense qu’à Delhi en ce mois de juin, mais l’hygrométrie y est beaucoup plus importante. Je viens de quitter une chaleur sèche où des tempêtes de poussière contrariaient la vie de tous les jours. Je me retrouve plongé dans un univers humide où une fois en dehors de la chambre climatisée de l’hôtel, les moustiques viennent nous assaillir dès le coucher du soleil. J’aurais préféré l’automne, mais le Parti Communiste Chinois se rassemble en cette saison, fermant toutes les frontières.

Le tour du mont Kailash attire des foules de pèlerins, souvent peu habitués à l’altitude. ©Laurent Boiveau

Je me suis inclus dans un groupe de 80 autres compatriotes majoritairement de Delhi, pour un périple prévu sur une semaine. C’est un peu court mais je n’avais pas trop le choix. J’avoue ne rien connaître à la montagne, même si je suis déjà allé toucher la neige au col du Thorang, au-dessus de Manali. J’ai l’impression d’être chez moi, il n’y a que des Indiens, et pas uniquement ceux de mon groupe. Je partage ma chambre avec Rajender qui ne décolère pas sur la qualité médiocre du dal bhat local, pas assez épicé à son goût. Nous devons nous reposer, demain le vol pour Simikot est prévu à 6h, au lever du jour, et nous enchaînerons avec l’hélicoptère pour Hilsa, à la frontière du Tibet. Le réveil est difficile, mais nous sommes tous survoltés. Seul compte le Kailash. La météo n’est pas excellente,  l’avion décolle tout de même, je laisse mon existence entre les mains de Shiva. La plaine laisse la place aux premières collines et la montagne apparaît une fois que nous avons distancé les derniers nuages, prémices de la mousson.
Un village apparaît, ce doit être Simikot. La piste d’atterrissage me semble bien courte, vu le nombre d’avions qui se posent les uns derrière les autres … Nous laissons descendre le guru en premier, tout de blanc vêtu, puis nous rejoignons le tarmac. A 3500 m, j’ai l’impression d’être plongé dans un frigo. L’équipe locale nous attend avec du matériel grand froid. Je n’ai avec moi que ma polaire toute neuve et mes chaussures de marche. Ah non, j’ai aussi mes gants et ma cagoule. D’ailleurs, tout le monde semble avoir les mêmes cagoules. En cette saison, à Delhi, il n’y a pas trop le choix. Personne ne parle, mais je pense que tout le monde se rend compte que l’on ne ressemble pas à grand-chose avec ce couvre-chef. Le sommet pendouille lamentablement au-dessus de notre crâne, et nous remonte jusqu’au nez, laissant nos yeux exorbités au premier plan.

Les chinois nous répètent à tout bout de champ « punang » (interdit).
Mais interdit, pourquoi ?

Les plus pieux font le tour du mont sacré en se prosternant tout les 3 pas. Ils y parviennent au bout d’un mois. ©Laurent Boiveau

En observant le regard de mes compagnons de pèlerinage, je devine que nous ne sommes pas bien jeunes. Est-ce avec l’âge que l’on s’intéresse un peu plus à la religion ou est-ce tout simplement une affaire de générations ? Ces réflexions disparaissent avec les affres de l’altitude, j’ai mal à la tête. Je me dirige vers les guest-houses qui vont nous servir de zone d’attente avant de repartir, mais en hélicoptère cette fois-ci. Je me déplace sans aisance, mais au regard des autres de mon groupe, je ne suis pas si mal. Nous avons de l’embonpoint, et pour certains pas qu’un peu. Beaucoup se meuvent avec difficulté et pourtant le terrain est facile, me semble-t-il. Je comprends mieux les résultats lamentables des autres groupes qui nous ont précédés, avec moins de 20% de réussite. J’espère ne pas faire partie des 80% qui vont rentrer chez eux sans avoir franchi le col salvateur. 
Le groupe se rassemble sous la houlette de notre guide népalais et de ses aides. C’est le moment de la distribution de nos sacs et de notre matériel de montagne : une grosse veste chaude et un pantalon qui devrait l’être tout autant. Beaucoup ont des bâtons de marche. Mince, je n’y ai pas pensé. Pas grave, le périple ne dure qu’un peu plus de deux jours… Nous avons tous les mêmes sacs, de couleur identique, avec un numéro différent écrit dessus. J’aurais bien aimé le 108, comme le nombre de graines de rudraksah qui compose mon chapelet. Nous nous habillons tous dans un grand mouvement de groupe, une belle pagaille où tout le monde commente tout en même temps. Les couples se repèrent aisément, c’est monsieur qui explique tout à madame. Elle ne dit rien, suit les explications, mais je vois  bien qu’elle n’a pas besoin de ces commentaires pour s’habiller en cosmonaute des montagnes. Les saris colorés ont disparu sous ce nouvel accoutrement. Nous sommes prêts pour l’Everest, ou du moins l’Everest de notre pèlerinage.

Perchés sur les hauteurs, les monastères veillent sur les lieux. ©Laurent Boiveau

La ronde ininterrompue des hélicoptères. ©Laurent Boiveau

Il fait moins froid, mais personne ne quitte ses gants et sa cagoule. Je n’ose pas regarder à quoi je ressemble, mais j’ai bien peur que l’image que me renvoient les autres participants soit assez parlante. Les couleurs s’uniformisent, nous serons l’équipe Bleue. Pour ne pas nous confondre, parmi tous ces groupes, tout notre attirail est bleu. Non loin, je vois les Rouges, puis les Oranges, les Verts et les Jaunes…nous sommes encore plus colorés que les drapeaux à prières des Tibétains.
Un thé sucré au lait nous est servi, il nous réchauffe, mais pas grand monde ne discute. Nous sommes propulsés dans un monde qui n’est pas le nôtre et l’altitude n’aide en rien. Maintenant, nous devons attendre, un peu, beaucoup… notre rotation avec l’hélicoptère. Il y en a six, de gros bourdons colorés qui enchaînent les vols pour rejoindre Hilsa à 30 minutes. Nous devons monter par 4 avec nos petits sacs en passant un col à plus de 4000m. Il va faire encore plus froid dans ces engins non pressurisés. Direction la piste, où les groupes se succèdent dans un fracas de turbine et de poussière. C’est mon tour, je suis projeté à l’intérieur avec trois autres personnes de mon équipe et le pilote décolle instantanément. Il n’a pas de temps à perdre quand je vois le nombre de pèlerins à charger qui attendent en contrebas.

Deux mondes se font face. Le Népal, rural et anarchique, et la Chine, sûre de sa puissance.

Nous sommes propulsés dans les airs, le regard se perd dans les montagnes environnantes. Une grande montagne blanche semble plus importante que les autres. Le pilote crie dans nos casques : Saipal. Ce doit être son nom, mais nous passons à autre chose et plongeons rapidement vers Hilsa. Nous sortons aussi rapidement que nous avons embarqué, laissant la place à un autre hélicoptère qui vomira un autre groupe, ainsi de suite jusqu’à la fin de la journée.
Hilsa n’est pas un village à proprement parler, mais une formation hétéroclite de bâtiments le long de la Karnali. Une architecture non pensée où se mêlent entrepôts, magasins, et guest-houses. Nous marchons au ralenti à cause de l’altitude. Nous sommes des chenilles processionnaires colorées qui se dirigent tant bien que mal vers nos hébergements.
Thé, coca, et dal bhat avant de rejoindre nos chambres. Ce ne sera que demain que nous allons traverser la frontière. De nos dortoirs, la porte d’entrée au Tibet bouche l’horizon. Un bâtiment neuf à l’allure martiale semble prêt à nous engloutir. Deux mondes qui se font face, celui du Népal, rural et anarchique, de l’autre côté la Chine, sûre de sa puissance, et qui le montre.

Passer la frontière, le chemin de croix

Ce soir nous allons avoir droit à nos premières directives pour traverser la frontière. Je ne suis jamais sorti d’Inde, et le Népal est un cas particulier. Nous avons un accord qui nous permet de couper sa frontière sans véritable contrôle. Pour le Tibet, donc la Chine c’est une autre paire de manches… Il faut suivre les instructions des douaniers et surtout, s’assurer que nous n’avons aucune image ou photo qui représente le Dalaï-Lama ou qui soit en relation avec « Free Tibet ». Nous devons vérifier tous les livres et les photos des téléphones portables. Pour couronner le tout, si l’un du team Bleue (la nôtre) possède une de ces « abominations », c’est tout le groupe qui sera renvoyé, et à nos frais. Le karma de celui, ou celle, qui fautera devrait en prendre un sacré coup, sans parler de son éventuelle sortie du Samsara (cycle infini des renaissances chez les hindous). Tout le monde en rit, mais tous les ans, des milliers de nos compatriotes sont refoulés à la frontière.

Ils ont parlé d’acclimatation, il paraît que c’est nécessaire pour franchir le col de Dolma la.

La face nord du mont Kailash. Quand politique et religion se rencontrent. ©Laurent Boiveau

Il est nécessaire de passer par la tente-douane népalaise pour passer un grillage et attendre, attendre, attendre…pendant que de nouveaux hélicoptères débutent leurs rotations. Je ne pensais pas que nous étions aussi nombreux à vouloir faire la yatra du Kailash. Notre bus arrive enfin, pour nous faire progresser de 100m. Tout décharger, tout ouvrir, tout contrôler en gardant le sourire. Il fait tellement chaud sous le toit de verre de la porte d’entrée du poste-frontière que nous devons nous débarrasser de nos cagoules. Les Chinois prennent nos empreintes. J’ai l’impression d’être un pestiféré. Nous devons appuyer sur l’un des boutons émoticônes qui doivent nous permettre de juger les prestations. Personne n’ose dire le fond de sa pensée, nous faisons comme si nous ne comprenons rien et l’on n’appuie sur aucun d’eux. De toute façon, j’ai l’impression que les Chinois nous jugent comme de doux idiots. Seuls les Tibétains comprennent notre volonté de faire notre yatra. Puis, tout recharger dans notre bus et l’équipe des Bleus remonte trouver les sièges salvateurs. Direction la ville de Purang, un mixte entre modernité et village tibétain… Le mélange est étrange et nous allons y rester deux jours. Ils ont parlé d’acclimatation, il paraît que c’est nécessaire pour franchir le col de Dolma la.
4775m, encore plus élevé que les autres jours. J’ai la tête dans un étau. Mes 79 compagnons ne sont pas mieux, c’est l’hécatombe dans les rangs. Nous n’avons rien à faire de spécial. Nous déambulons, mais le moindre pas est un effort qui nous semble insurmontable. J’espère juste que leur acclimatation servira à quelque chose. Pendant ce temps, l’équipe népalaise passe son temps à la police pour de nombreux papiers à obtenir, cela semble sans fin. Nous devons repasser au scanner, revérifier nos photos dans les téléphones et refouiller l’ensemble.

Braver les interdits pour se baigner dans les eaux glacées du lac sacré Manasarovar. ©Laurent Boiveau

Direction le lac Manasarovar, pour une première pause dans notre pèlerinage. Ses eaux sont renommées comme étant d’un très grand bénéfice spirituel : les pèlerins hindouistes s’y immergent, mais pas les bouddhistes, qui eux la boivent. Un proverbe tibétain dit : « Les hindous se lavent l’extérieur pendant que les bouddhistes se lavent de l’intérieur ». Je ne sais pas si c’est une moquerie, mais j’aime bien l’idée. Cette année, les Chinois ont interdit les bains dans le lac. Ils nous répètent à tout bout de champ « punang » (interdit). Mais interdit, pourquoi ? J’apprendrai rapidement une seconde phrase : « Don’t ask why », les Chinois me laissent pantois…
De bonne heure le matin, les plus intrépides bravent l’interdit. Certains entrent directement dans le sol meuble des rives du lac, allant jusqu’à glisser en sous-vêtement dans le lac. Au moins, la baignade est réussie. Une équipe revient des sources d’eau chaude, à une encablure du monastère de Chiu. Plus on avance, moins je vois comment me réchauffer.

Le bain, rite sacré pour se purifier chez les hindous. ©Laurent Boiveau

Dormir à plus de 5000m, alors qu’il y a 5 jours, j’étais encore à 215m…
une gageure.

Il est temps de quitter le lac Manasarovar avant d’attraper vraiment froid. Direction Darchen et le départ de notre yatra. Un nouvel hôtel vient de s’ouvrir, un établissement d’état, monumental. Sans jamais se départir de nos tenues grand froid, même pas de notre cagoule, l’ensemble du groupe s’affale sur les divans du hall. Avachis, l’œil glauque, agrippés à notre bonbonne d’oxygène ou vautrés sur notre coussin contenant le même gaz salvateur, nous essayons de boire un thé. Je ne sais plus ce que j’ai commandé, vert, noir, au lait, je ne sais plus. De toute façon je n’ai plus de goût, j’essaie juste de rester éveillé. Le temps s’écoule, seul le son des téléphones nous réveille de temps à autre. Les familles appellent régulièrement pour prendre de nos nouvelles. La chambre, dormir, prendre une douche et ne rien faire. Ah si, redescendre pour manger… Un dal bhat insipide, malgré l’enthousiasme de notre staff. Partout, des Bleus à profusion. Mais les Rouges arrivent, il va falloir faire le vide pour les accueillir. Suivront les autres gammes chromatiques, seuls les gurus restant en blanc.

Drolma La, le col salvateur

Malgré de nombreuses difficultés, nous sommes tous remontés à bloc, c’est le Kailash qui s’offre à nous. À Darchen, nous en apercevons le sommet, il ne reste plus qu’à passer derrière. Mais avant, nous embarquons dans notre bus pour rejoindre Darpoche, le point de départ de la marche. En ce mois de juin, Darpoche, lieu de lever du grand poteau de la Saga Dawa (anniversaire de Bouddha), est encore plus coloré que nous. Une multitude de drapeaux à prières claquent dans le vent. Si je n’étais pas aussi fatigué je serais bien allé voir le cimetière un peu plus haut, mais c’est « punang », une fois de plus.

 

Les processions de pèlerins : lentes, chargées, colorées. ©Laurent Boiveau

Des chevaux attendent ceux qui ne marcheront pas, mais qui décident de tenter l’aventure. Mon groupe explose après un court départ. Une grande partie retourne vers Darchen… L’âge, l’altitude ont eu raison d’eux. Je reste motivé, mais je me déplace à une allure réduite, concentré sur Shiva pour retrouver une certaine motivation. Ceux qui optent pour les chevaux sont hissés avec difficulté sur les selles, pieds dans les étriers, mains sur le pommeau. Le plus compliqué est de leur trouver un certain équilibre pour qu’ils se maintiennent en place. Les canassons ont l’air habitués, ils ne bougent pas. La caravane se met en branle. Je les laisse partir et me concentre sur mes propres pas. De nombreuses heures, de nombreuses pauses sont incontournables pour rejoindre la face nord du Kailash, face au monastère de Dirapuk. Je suis le seul à pied, les autres sont à cheval. Beaucoup sont accrochés à leur bonbonne, c’est un vrai carnage. Je ne mange plus rien et reste attaché à mon thé. Dormir à plus de 5000m, alors qu’il y a 5 jours, j’étais encore à 215m… une gageure. Même nos gurus ne semblent plus en grande forme, cela me rassure un peu. En rentrant, je dois impérativement expliquer aux futurs candidats la nécessité de s’entraîner un peu. Mais mes idées s’emmêlent, je tente de dormir pour la journée de demain, celle qui doit nous faire basculer de l’autre côté. Levé de très bonne heure, il fait encore nuit. Une partie des pèlerins abandonnent et retournent vers Darchen … Mon aide népalais et moi partons sous une fine neige qui tombe. Les chevaux, plus rapides, partiront plus tard. Je dépasse un pénitent qui effectue la circonvolution en se prosternant tous les trois pas. Je ne comprends pas comment fait-il, moi qui n’arrive que difficilement à rester debout à chaque pas. Je me reconcentre en voyant arriver les drapeaux à prières qui colorent la blancheur de la montagne. Les chevaux me rattrapent chargés de leur fardeau. Le plus compliqué est de ne pas perdre le pauvre Indien qu’il a sur le dos. Une première zone de drapeaux barre la progression. Les guides des chevaux sont obligés de soulever les drapeaux, sans quoi tout s’emmêlerait dans ce grand écheveau coloré. Mes compatriotes sont complètement annihilés par l’altitude ; je n’essaie même pas de faire bonne impression. Juste rejoindre le col…

Les drapeaux de prières, comme un toit d’espoirs pour accéder au col. ©Laurent Boiveau

Pour tenir le coup, la prière. ©Laurent Boiveau

Je peste intérieurement contre ces colonnes d’équidés qui m’empêchent de progresser, je dois me ranger pour les laisser passer. La pente s’infléchit et le col apparaît. Malgré la neige, je n’ai jamais vu autant de drapeaux. À la moindre sortie du chemin, je marche dessus. Les jockeys amateurs à l’équilibre précaire sont descendus de leur fier destrier, pour être congratulés par le chef d’équipe, un sherpa en grande forme. Cela contraste beaucoup avec ses clients qui n’arrivent pas à aligner deux mots. Les offrandes sont sorties des sacs pour être déposées dans un dernier effort. Les téléphones jaillissent comme par enchantement pour fixer sur les pixels ce moment dantesque.
Mais je me pose une question, est-ce le cheval ou le cavalier qui doit être mis en avant ? La yatra du Kailash sans faire d’effort a-t-elle les mêmes mérites que de l’effectuer à pied ? Autant louer un hélicoptère, un de plus, et ne pas perdre de temps, non ? Je coupe vite ces pensées qui m’envahissent. Je viens d’être lavé de tous mes péchés, ce n’est pas pour m’en créer de nouveaux.
Je dois redescendre, en passant non loin du fameux lac de GauriKund. Je ne suis plus le seul à pied, tout le monde y a droit, les équidés ne peuvent plus transporter une lourde charge dans ces pentes raides. Les vraies difficultés démarrent pour tout le monde. Moi, c’est la fatigue, pour les autres c’est tout simplement se mettre en mouvement. Certains portent ces fameux coussins à oxygène, c’est ridicule avec ce petit tuyau qui pendouille d’un angle, mais c’est rassurant. Moi, j’ai ma bonbonne non loin…on ne sait jamais.
C’est une grande course d’escargots. La pente devient sérieuse, du moins elle le semble et tout ralentit à nouveau. Certains effectuent le tour en un jour. Même pas en rêve pour moi, et certainement pas plusieurs fois d’affilée ! Ma cagoule ne m’a pas encore quittée. Nous arrivons tous en ordre dispersé, pour nous écrouler sur les bancs des tea-shops. Je regarde notre guru, il semble tout aussi fatigué, mais son drapé blanc sous sa doudoune lui donne une certaine prestance, ou du moins c’est l’effet qu’il me renvoie. Lui aussi avec sa cagoule, les yeux dans le vide, ne ressemble plus à rien. Un dernier regard vers le Kailash avant de rejoindre le monastère de Zutulpuk. J’ai l’impression d’avoir fait un saut temporel, c’est une copie conforme de la veille. A la grande différence que je viens de franchir le Drolma la. Une pointe de fierté m’envahit. Le groupe des Bleus s’est réduit comme peau de chagrin. Le pèlerinage à Muktinah, en voiture, est tout de même moins éprouvant. Personne ne parle, il faut d’abord récupérer, puis manger. J’ai tellement hâte de retrouver mon chez-moi pour me délecter des petits plats de ma femme. Un dernier lever, sans tension, pour rejoindre de nouveaux tea-shops où nous attendent nos bus. Un seul est largement suffisant au regard de la taille du groupe. Je me rassure, les Oranges, Verts, Bleus et Jaune ne sont pas plus nombreux. L’hécatombe est générale… Retour à l’hôtel de Darchen, avec le même spectacle de désolation. Les nouveaux arrivants prennent la place des partants. Nouvelles couleurs, même cagoule, avec les mêmes rêves en tête.
Demain, je devrais être à Nepalgunj face aux nouveaux candidats que Shiva attend avec impatience. Une question me taraude, dois-je prendre le temps d’expliquer la réalité, en espérant qu’ils me croient ou dois-je les laisser avec leurs rêves de réussite ?

©Laurent Boiveau