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Couteau suisse à bobos, garde-santé, les mots du corps. Anticipateur des douleurs, (re)cadreur & (ré)orienteur. Les légions sportives en font leur confesseur : Kiné, sort de l’ombre. Pour toi, voici du sang, des os, et nos ‘Moi’ palpitants. Nous ! Corps et âmes, trails et ultras, passions XXL et victimes nouvelles. Bobologie ou sociétés en mutation ? Yohann Farges nous observe depuis plus de 20 ans. On commence par quoi pour aller mieux : faire du sport ?

Quand le naturel – du postural au nutritif – se perd d’année en année, trouver le « bon » Kiné relève du Sacré Graal. Pas à pas, d’abord rencontrer Yohann Farges et ouïr son avis de kiné-ostéo : Équipes de France d’escalade, ski-cross, parapente-delta, etc. Mais aussi témoin des premières trail-shoes made in Annecy. Mais si, rappelez-vous, les très rapides, là. Ensuite, commencer à s’écouter. Ou alors l’inverse, je ne sais plus.

Trailer du dimanche ou élite, on est tous indécrottables : on aime les miracles et leurs faiseurs. En prime, nous avons mal partout et aimons le pire ; zapper de solution en solution. Bref, à l’heure ou le câlin ne suffit plus, le besoin d’une médecine plus profonde que jamais est là. Ça s’appelle « prévenir » et repenser nos pratiques : ça tombe bien, Mr Farges a de la bouteille, et un avis. Franc.

Sur tes 22 ans de pratique, tu as vécu à plein l’explosion du trail et écouté ses bobos. Quels impacts physiques de ce nouveau sport ?

Yohann Farges Il y a 20 ans, quand un type te racontait ses 2 marathons annuels, tu faisais « WAOOO ». Maintenant, si tu ne cours qu’un ultra par saison, on te considère comme un débutant. Il faut en faire plusieurs, voire faire un ultra pour en préparer un suivant, etc. C’est la course au massacre. Les gars se réveillent à 40 ans en se disant « demain c’est décidé : je me mets à l’ultra-fonds ». Sauf qu’ils ont oublié de s’activer pendant 15 ans. Tant mieux, mais bonjour l’espérance de vie. C’est un chir-ortho* qui a osé dire « cyniquement parfait ? l’ultra-endurance ou même le trail, ça nous fera du boulot dans les prothèses de genoux ». Usés, vieux avant l’heure, j’en vois défiler des coureurs. D’où mon euh…franc-parler. Tout le monde ne s’appelle pas Kilian et n’a pas sa génétique, alors on y va pour la moisson de lombaires, pieds, genoux, bassin…en mode usure prématurée..

Il y a 20 ans, quand un type te racontait ses 2 marathons annuels, tu faisais « WAOOO ». Maintenant, si tu ne cours qu’un ultra par saison, on te considère comme un débutant.

On peut en déduire ton avis sur l’essor marketing de la chose… 

YF En effet, c’est plus facile d’être critique ; et beaucoup de monde aujourd’hui le répète. D’ailleurs, ça en presque devenu une tendance de pensée : tu ne trouves pas ? faire un pas de côté en disant « non ! le trail, c’est mal. Business, marketing, World Company, bullshit de la grande distribution ! ». Mais j’avoue que je suis très, très réservé sur son aspect marchand : te proposer 100 courses à travers le monde, à coup de voyage exotiques autour d’X sommets, non. Je n’arrive pas à le concevoir, ou alors on m’explique mal. T’offrir la sécurité d’un staff, hélico, ravito, t-shirt, etc, pour aller faire un tour de montagne…sans la voir, car tu renifles le postérieur de celui qui te précèdes (c’est peut-être ça, la bosse à admirer ?), je ne pige pas. Des non sportifs deviennent coureurs (pas toujours), des coureurs amateurs se surentrainent autant que des élites, etc…et des voyageurs s’habillent en sportifs pour aller exister le temps de cette « perf’ » ? Parce qu’on leur a assuré une course aseptisée, sécure, durant X heures autour du Mont Machin. Identité, identité, identité. La recherche de la tribu, le désir de folie dans une vie morne, etc, ça peut m’attrister ou m’interloquer. Mais je ne peux que respecter cette solitude – au milieu d’une foule, paradoxe. Qu’on me dise juste où se situe le plaisir – et pas les endorphines ou le rituel UTMB euphorisant. Ça, je vois à peu près où ils sont ! 

Quelles tranches d’âge soignes-tu à l’issue de ces « coming out » sportifs, ou d’athlètes trail-addict ? 

YF J’ai surtout des patients de 40-50 ans, qui se sont mis ou remis à faire du sport d’endurance. A chocs. Beaucoup. Grosses distances. Or, ils ont des pathologies. Et lorsque tu leur dis « et si vous vous contentiez de faire des 30k, par exemple ? et prendre plus de plaisir ? et penser un poil plus à votre corps dans 10 ans ? », la quasi-totalité ne comprend pas. Personnellement, j’ai 46 ans, j’ai fait du sport à gogo, et je continue encore et toujours. Alors pourquoi n’ai-je aucune douleur ? Je n’ai jamais eu l’impulsion d’aller me déchirer ? Ai-je privilégié le facteur plaisir, ou plutôt un ratio engagement/plaisir. Mais harmonieusement. D’une vie sédentaire, tu ne peux passer à une surexigence physique : j’estime qu’un type capable de courir 180K, c’est un athlète de haut niveau. Mental, physique, les deux, peu importe vraiment d’ailleurs. Son corps subit des charges de haut niveau, et devra être préparé intensivement. Or la plupart de ces types travaillent, ont une vie déjà occupée, et rajoutent alors de la surfatigue. Je ne vois pas comment, sinon.  

j’estime qu’un type capable de courir 180K, c’est un athlète de haut niveau.

Tu as également vécu l’innovation des produits et leur développement. A-t-on aidé les coureurs, ou créé des pathologies futures ? 

YF On cache un peu la réalité, je dirais…on oriente pas mal le message – mais comment agir vraiment différemment, dès lors que l’on parle de marchandise de consommation. On te dit qu’avec ces chaussures hi-tech, ton squelette désentrainé depuis X années, il pourra se re-mettre au sport sans bobos. Certes, on va limiter les impacts, ne soyons pas chiches. Le progrès – surtout biomécanique – est incontestable. Mais on ne tient aucunement compte du facteur temps : drop, stack ou systèmes divers d’amortis, etc, ça ne durera qu’un moment si le sportif ne conçoit pas sa pratique au global. Récupération, alimentation, posture…mais surtout je le redis, se fixer des limites ! Par exemple, le drop nul, ça peut être super. Posture naturelle, proprioception revenant aux vertus des métatarses, ok. Mais cette innovation/’renaturalisation » de la foulée, ça implique d’être capable de courir 100K en médio-pied, par exemple. Là encore, tout le monde est loin d’en être capable. Tu sais courir naturellement d’instinct, toi ? De la mesure, de la mesure et de la patience. Un ultra, ça peut être un objectif à 10 ans. Au moins. 

Triggers-Points et poil à gratter, ou l’art du pas de côté. ©Julien Gilleron

Tu sais courir naturellement d’instinct, toi ? De la mesure, de la mesure et de la patience.

Quelles pratiques thérapeutiques te semblent-elles porteuses pour les traumatismes du trail ? 

YF : Je ne serai pas très original, mais je constate qu’on l’oublie encore régulièrement : la posture, c’est la base, et pas forcément inné chez tout coureur. En préventif comme en thérapie, je vais beaucoup insister sur l’analyse de cette posture. Le but est que l’individu soit équilibré, mais j’enfonce une porte ouverte. Libérer les tensions, micros-tensions, qu’elles proviennent du sport ou aient été engendrées, accrues par le sport. Qu’elles se rattachent à un stress (présent ou passé), à une blessure passée…inaperçue ou au contraire un gros pète, à du tissu cicatriciel très localisé, ou un décalage que tu te traines depuis 30 ans, etc…Mon but est que les contraintes ne deviennent pas délétères avec une pratique sportive ajoutée ; but de l’ostéopathie. Les techniques sont multiples, tu peux l’imaginer : ostéo-crâniennes, viscérales, tissulaires, structurelles, proprioceptives, posturales, etc. Il me semble alors plus intéressant de croiser les spécialités ; je travaille avec des dentistes, podologues, ophtalmos…Car là se situent toutes les entrées posturales, capables de créer un déséquilibre. L’ostéo est déjà largement implantée chez les trailers, ils en sont juste beaucoup plus consommateurs. Je vais donc les aider à avoir moins mal, et à encaisser plus facilement une grosse course : mais jamais, je ne prétendrai traiter l’usure que le sujet à générée ou subie. Un suivi thérapeutique, ça me semble obligatoire dès lors que tu cours 3, 4 fois par semaine, pour limiter l’usure. 

Question attendue, mais sujet que l’on rattache (enfin) à la « perf’ » ou aux bobos : quelle rôle pour la nutrition dans une pathologie sportive ? 

 

YF : Colossal et indissociable de la performance physique. Je pense clairement que les gens mangent trop, et que la majorité des sportifs mangent mal. Vieilles lunes, croyances obsolètes, un peu de lobbying agro-alimento-nutri-équipementier là-dessus, et on tient un cocktail aussi acidifiant que dangereux à moyen terme. Ajoutes-y un sport à impact, qui secoue l’estomac et les viscères. Saupoudre de facteur temps, en mélangeant la chose sur 5, 10, 25h ou plus. A table ! Foie à l’envers, oxydations dans tous les sens, intestin poreux et inflammés, allergies et intolérances en flèche, etc, etc. Bienvenue dans le sport du nouveau millénaire, peu différent de l’ère bière-susucre-sandwich – sauf qu’avant le nombre de sportifs, leur degré d’engagement, les marqueurs statistiques, les études scientifiques…n’avaient rien de commun avec aujourd’hui. Dur de résister, quand on nous pousse à consommer. Or, pour limiter la casse physique et surtout sur des trails ou toute endurance, je pense qu’il faut être irréprochable. Et à long terme, pas deux mois avant. Le sucre, le lait, le sucre, le lait, le…déjà, si l’on faisait le ménage de ce côté, tu n’imagines pas la réduction de pathologies de tous genres qui adviendrait. Osseuses, digestives, immunitaires même. Long chapitre. Et n’ayons pas peur des jeûnes, une piste à explorer sérieusement et sans présupposés.  

BienvenuS dans le sport du nouveau millénaire, peu différent de l’ère bière-susucre-sandwich.

Quel(les) rencontre marquante, dans ton parcours de soignant, et donc de témoin d’une époque sportive ? 

YF J’ai eu un « Maître », qui m’a aiguillé vers les techniques que je pratique désormais, et vers lesquelles je continue d’être en quête. Dans la compréhension globale du corps humain, car je pense qu’il faut plus d’une vie pour en saisir un début de principe. Sur quelques milliards de cas particuliers et uniques que nous sommes, dans le monde. Un ostéo, dans le Cantal, malheureusement disparu depuis. Monsieur V. Également des athlètes, particulièrement inspirants : un Romain Desgranges, et une histoire commune depuis 20 ans, ça marque ; des sportifs qui te montrent que même à 37 ans, tu peux gagner une coupe du monde. Dans la durée, petit à petit en mettant tout en place, et en prenant 15 ans pour être 1er au général.

Passion, Pratique, Plaisir : toujours. ©coll. Yohann Farges

Le pire dans ton activité ? 

YF : Tous ceux qui croient qu’on fait des merveilles. 40% du job, c’est le soignant. Et encore. Il remet sur les rails, point. Le reste ? le patient. Toi, vous, eux. L’autre.  

*NDLR et traduction du Lozérien chantant : « chir-urgien ortho-pédiste ».

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