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David Lama, seulement 28 ans, Hansjörg Auer et Jess Roskelley, 35, ont disparu avant-hier le mercredi 17 avril dans les Rocheuses canadiennes, où ils séjournaient pour plusieurs jours dans le massif Waputik, en province d’Alberta. Une avalanche « considérable », d’après les premières informations, aurait emporté les deux Autrichiens et l’Américain, trois alpinistes autant talentueux qu’ils pouvaient être expérimentés, réfléchis et précis dans leurs actions.

Ils avaient notamment pour objectif, là-bas, de réaliser la seconde ascension de la voie M16, en face Est du Pic Howse (3 295 m), cible des plus affûtés de ces dernières années : une voie ouverte en mars 1999 par les Américains Steve House, Barry Blanchard et Scott Bakes, haute de 1000 mètres, très raide, à l’escalade mixte aléatoire et aux passages de glace les plus ardus évalués à 7+, le maximum. « M16 ? Twice as hard as M8 », ironise Barry dans Beyond the mountains, l’auto-biographie à lire de Steve House (le véritable sens du nom de la voie reste la propriété des grimpeurs, NDLR). Ce matin, les informations dont nous disposons confirmeraient que c’est bien dans le secteur du Pic Howse que l’avalanche s’est déclenchée. Les services de secours locaux ont communiqué que « les recherches menées en hélicoptère sur les lieux hier ont permis d’observer des signes d’avalanche, ainsi que des débris parmi lesquels du matériel d’escalade ». D’après Marc Ledwidge, président de l’Association canadienne des guides de montagne, « une violente tempête s’approche de la zone, je pense donc que les recherches devront attendre, surtout si les grimpeurs ne sont pas porteurs de détecteurs de victimes d’avalanche ». Des secours, Stephen Holeczi précise que le moment du déclenchement de la coulée n’est pas encore clairement déterminé. Selon lui, l’avalanche serait de « taille 3, sur l’échelle canadienne, c’est-à-dire suffisament importante pour enselevir une voiture, briser des arbres ou détruire une petite cabane ». À noter encore que Jess Roskelley, qui devait communiquer par radio régulièrement, n’a pas donné signe de vie depuis mercredi : l’espoir est donc très mince et Lama, Auer et Roskelley sont aujourd’hui « présumés morts » par les secours.

David Lama. ©Hinterbrandner_Red Bull Content

Jess Roskelley ©Jess Roskelley

Hansjorg Auer ©DR

C’est un désastre cinglant, une giffle : Lama, Auer et Roskelley étaient non seulement appréciés pour leurs talents mais aussi pour leur sympathie. Devenus professionnels du vide depuis quelques années, chacun tenait un carnet de bord en ligne de belle facture, communiquant avec modestie sur leurs réussites comme sur leurs échecs. Ils faisaient partie de ceux qui, aujourd’hui, envisageaient de gravir en Himalaya et en style alpin des lignes futuristes par leurs niveaux d’engagement et de technicité. C’est aussi un drame auquel il fallait se préparer : pleinement engagés dans leurs pratiques, Lama, Auer et Roskelley passaient de nombreuses journées, chaque année, à fréquenter la haute montagne difficile et ses dangers. C’était devenu leur métier, tout comme leur raison de vivre. Lama prenait même plaisir à s’évader skis larges aux pieds dans la poudreuse américaine ou italienne.

Auer et Lama se préparaient-ils en Alberta à retrouver prochainement les 2 800 mètres toujours non gravis en intégralité de l’arête sud-est de l’Annapurna III (7 555 m, Népal), ou encore les 3 000 mètres de la face nord-est toujours vierge du Masherbrum ( 7 821 m, Pakistan) ?  Tous les deux s’étaient approchés de la première en 2016, et avec l’autre Autrichien Alex Blümel, en avaient gravi les deux-tiers avant de renoncer face au mauvais temps. Avec Peter Ortner enfin, en 2014, Lama et Auer s’étaient frottés au Masherbrum, et avaient renoncé face à l’ampleur et la complexité du challenge, sans pour autant abandonner l’idée.

Howse Peak (mars 1999) ©Steve House

Topo du Howse Peak.

Auer et Lama avaient également la belle tendance d’agrémenter les chroniques alpines et himalayennes depuis bientôt 10 ans, voire plus pour Auer. En 2007, Hansjörg, avec son physique de brindille et son visage encore enfantin, subjugait à 23 ans la communauté internationale de l’alpinisme en réussissant l’escalade en solo intégral de la voie À travers le Poisson, « The Fish » pour les intimes : un jet de   550 mètres avec un crux des familles en 7b/c, en face sud de la Marmolada, dans les Dolomites. « Avec un niveau 8a à vue », avait alors précisé Auer à quelques micros. L’Autrichien de l’Öztal, d’une famille de montagnards fabricant lard, beurre, lait, miel et autres denrées solides, avait ensuite tourné ses ambitions vers les plus hauts sommets de l’Himalaya. Avec le Suisse Simon Anthamatten et son frère Matthias, guide et menuisier, Hansjörg allait réaliser en juillet 2013 la première ascension du Kunjang Chhish Est (7 400 m, Pakistan), en style alpin par la raide face sud-ouest, haute de 2 700 mètres : une ascension nommée aux Piolets d’Or. En octobre 2015 ensuite, avec Blümel cité plus haut et Gerry Fiegl, il ouvrait les 1 500 mètres de la face sud du Nilgiri sud (6 839 m, Népal, massif des Annapurnas), avant d’en descendre par l’arête sud-ouest, jamais gravie : une réalisation à la Mick Fowler. C’est d’ailleurs au cours de cette descente que Fiegl chuta sous les yeux d’Hansjörg vers les abîmes et pour toujours, une autre tragédie qui allait marquer et avertir l’Autrichien pour longtemps.

Hansjörg dans À travers le Poisson en 2007. ©Hansjörg

Quant à David Lama, nous vous en parlions il y a quelques mois lorsqu’il était parvenu en solitaire au sommet vierge du Lunag Ri (6 895 m, Népal). On se souvenait là, par la même occasion, de son ascension en escalade libre de l’arête sud-est du Cerro Torre, là encore à son troisième passage, avec Peter Ortner en janvier 2012. Car comme Auer, avant de devenir himalayiste pointu, Lama était un grimpeur de rocher : premier 8a à 10 ans, 8b à 11, 8c à 12 et No Future à Céüse (8c+) à 14, titres mondiaux, la Bellavista d’Alex Huber en libre à la Cima Ovest (8c), la voie Petit au Grand capucin (8b) et plus récemment l’ouverture d’Avaatara, évaluée à 9a, au Liban. Un surdoué qui donnait le vertige, au verbe et à l’allure si doux, népalais…

il n’y a pas de réalisations majeures sans prises de risques, sans entraînements et sans préparations.

Roskelley dans la Voie Ragni au Cerro Torre ©Ben Erdmann

Jess Roskelley l’Américain était enfin, à 35 ans, le « local » de cette étape canadienne, lui le natif de l’état de Washington, au bord de l’océan Pacifique. Son père, John Roskelley, figure de l’alpinisme aux Etats-Unis d’ailleurs récompensée en 2014 d’un Piolet d’Or pour l’ensemble de sa carrière, l’a manifestemment inspiré : « j’ai grandi en grimpant, mais je n’avais pas particulièrement prévu de faire de l’escalade ma vie. Je me rendais d’abord compte que l’escalade n’était pas toujours conciliable avec la vie de famille. Puis, en grandissant et en pratiquant davantage, j’ai réalisé ce que mon père avait vécu. Grimper est devenu une addiction… une obsession. Je me sens perdu et inutile, sans cela ». Plus jeune américain au sommet de l’Everest en 2003 – à 19 ans donc – Jess Roskelley a largement jeté son dévolu sur l’Alaska et les Rocheuses canadiennes depuis, raflant la gigantesque arête ouest du mont Hunter en 2011, des cascades d’ampleur dans les Rocheuses comme Nemesis (V, WI 6) au Stanley Headwall ou encore Whiteman Falls (IV, WI 6), et enfin en 2017 la première ascension, avec Clint Helander, de l’arête sud intégrale du mont Huntington, en 5 jours d’avril. À ajouter au tableau la voie Ragni au Cerro Torre en 2014, et deux ans plus tard le Fitz Roy par la voie Californian Roulette.

Comment conclure, après ce portrait de cordée si prometteuse, pour ne pas dire si belle, disparue comme d’autres sous une avalanche monstrueuse. Peut-être en rappelant que la montagne ne choisit pas ceux qu’elle garde. En rappelant qu’il n’y a pas de réalisations majeures sans prises de risques, sans entraînements et sans préparations. Lama, Auer et Roskelley ont rejoint aujourd’hui Tom Ballard et Daniele Nardi. Puissent ceux qui restent échapper aux pièges si nombreux là-haut, puissent-ils aussi, peut-être, reculer encore davantage, réfléchir profondemment aux enjeux de ces engagements extrêmes, et se détacher avec légèreté de leurs obsessions.