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Millet Trilogy 19

Ésaü, un polar de Philip Kerr Le Yéti dans tous ses états (et nous avec)

Si vous ne connaissez pas Philip Kerr, vous devriez : l’auteur britannique de la Trilogie Berlinoise a signé des chefs d’oeuvre du polar historique qui valent le détour. Mais peut-être pas pour ce thriller à cinq mille mètres d’altitude, où une expédition part à la recherche du yéti (et en quenouille). Il en résulte un lourd mélange de tous les mythes himalayens à la sauce série B, explosifs compris. Tuons le suspense : même les grands auteurs commettent des erreurs.

Décédé en 2018, Philipp Kerr était l’un des maîtres du polar historique. Quiconque a lu l’une des aventures de son personnage fétiche, Bernie Gunther, n’a pu qu’être fasciné par la précision historique et le talent de l’écrivain pour raconter des histoires à travers l’Histoire, la vraie. En l’occurrence, l’auteur de la Trilogie Berlinoise a donné vie à un enquêteur allemand durant le IIIème Reich. Si Kerr a su brillamment faire coïncider romanesque, réalisme et vérité historique avec Bernie Gunther, ce n’est pas le cas pour son polar en altitude, sis dans le Sanctuaire des Annapurnas. Un polar en haute montagne qui semble inspiré par Cliffhanger pour les personnages principaux : Jack Furness, un alpiniste américain célèbre, revanchard et indestructible, dont est amoureuse l’ingénue chercheuse Swift, personnage voulu aussi féminin du cerveau que du capiton (pour paraphraser Causette). Et un méchant, sournois et très méchant.

Un polar rythmé par les avalanches et les seringues hypodermiques, dont le dénouement ferait passer Vertical Limit (oui, le nanar) pour réaliste.

Le pitch ? Après la découverte d’un crâne au cœur du Sanctuaire des Annapurnas, les deux héros montent une expédition scientifique à la recherche du Yéti himself, planqué dans les flancs du Macchapucchare. Kerr a lu et recrache ses classiques, de Tintin au Tibet à Messner en passant par le mythe du Shangri La. Après de très longues tirades wikipédiesques sur les moeurs des primates ou la paléoanthropologie, le livre décolle et nous avec, à la seule condition d’avoir abusé du whisky cher au capitaine Haddock. Au bout de deux cent pages, le yéti se pointe comme il se doit, avec le crâne en forme d’obus et le poil roux. En deux lignes, cinq sherpas meurent sans dire ouf et ne freinent pas l’élan de nos héros. Kerr en rajoute avec une intrigue autour de la CIA, un emprunt cette fois à la fameuse histoire – bien véridique – des « manœuvres » de la CIA (spoiler !) dans le Sanctuaire de la Nanda Devi (en Inde) dans les années 60. Vous suivez ?

Résumons. Nous avons un polar rythmé par les avalanches et les seringues hypodermiques, dont le dénouement ferait passer Vertical Limit (oui, le nanar) pour réaliste. Même si le suspense est réel, l’invraisemblance totale de certains passages frise la désinvolture, jusque dans les détails : page 277, à propos d’un épisode que l’auteur nous a épargné, Jack a sauvé la vie de son sirdar il y a « deux ou trois ans », et page 302, l’Américain lui a sauvé la vie lors d’un accident « six ans avant ». Non mais allo quoi, on n’est pas à trois ou quatre ans près. Au bout de ces 440 pages, le lecteur se sent aussi bien qu’un bigorneau échoué sur une plage en plein cagnard après une tempête force douze : vivant mais très las.

Ésaü, Philip Kerr

Éditions du Mont Blanc, 22,50 euros.