fbpx
@

Cafeteur, rapporteur. Témoin preum’s, mes yeux contre tes mots. Toujours un truc à dire, angoissé du blanc : tu commentes, et heureusement pour nous. Eric Lacroix est bavard, et c’est bien. Chamonix en juin, Chamonix en aout, Diag’ et Canal Grand Raid, ou 12 ans de faconde. Car avec son collègue de casque-à-micro, il raconte ce que l’on imagine et devient trail – Live. Le mot est lâché : en vivo. Les aléas du direct. Cognacq-Jay en montagne, nous voici face à lui.

C’est un vocaliste du visuel. Non, un bavard qui voit. Enfin, un téléscripteur humain. Bref, tenez-vous prêts car un ultratrail, ça dure : et c’est Mr Lacroix qui tiendra le crachoir. Une once de calembour, une somme de connaissance, et ce commentateur lancera son tandem de paraphrase. Copie du live au micro ? Ce serait justement son erreur – ne rien nous apprendre. C’est le moment où le commentateur dépasse le cancan et la glose. Or, Eric Lacroix promène une vie trail-encyclopédique*. Exégète du direct, nous te mettons au défi : glisse-nous un pronostic, tire-nous la larme quand Xavier dépose Zach.

Dramaturge et connoisseur, la parole est au Réunionnais cathodique : Eric, raconte-nous comment tu racontes.

Enseignant, commentateur, athlète, etc. Quels sont tes ratios-passions ?

Eric Lacroix : Mes missions, car oui j’ai aussi un métier, sont celle d’un directeur de service des sports, le SUAPS de l’Université de La Réunion avec ses 16 000 étudiants et ses 3 campus sur l’île. Bref, je suis bien occupé à tenter de faire bouger nos étudiants mais aussi nos personnels Réunionnais. Car oui, le vrai combat actuel c’est la sédentarité, la gestion du stress, et la découverte de notre magnifique patrimoine. C’est ce qui relie mon métier à ma passion, qui est aussi celle d’entraîner et de m’entraîner en course à pied sur tous les terrains, et ce depuis plus de 35 ans. La part de job commentateur, c’est donc un peu la cerise sur le gâteau puisqu’elle ne me prend pour l’instant que 2 grands temps annuels : l’UTMB depuis 4 ans et le Grand Raid depuis 12 ans.

J’ai commencé à courir et à entraîner en 1983, et j’ai donc connu l’époque de la course hors stade et le mouvement Spiridon.

Quelles ont été les étapes pour en arriver à cette activité ? opportunité, objectif ou rêve – les élus sont rares.

EL : Il n’y a pas de secrets, il faut être un grand passionné avec beaucoup de lectures et de boulot. J’ai commencé à courir et à entraîner en 1983, et j’ai donc connu l’époque de la course hors stade et le mouvement Spiridon. Je suis en quelque sorte « tombé petit dans la marmite » du hors stade, et curieux de tous les sujets le concernant. Tu peux donc imaginer la somme de lectures en tous genres que j’ai pu ingurgiter depuis ces années.

Faut-il être sportif de la chose, pour bien le faire ?

EL : J’en suis convaincu. Demandez à un cuisinier de ne pas goûter ou manger ses plats ! Pour une bonne connaissance de la discipline, il me semble essentiel de l’éprouver, c’est aussi une légitimité, et surtout pour en comprendre les saveurs de la pratique.

Oeil au-dessus, temps d’avance, raconteur de Live. ©Eric Lacroix

Comment on en arrive à être commentateur : on veut être celui qui parle dans le poste, on vénère Larqué-Rolland mais on veut les dépasser en trail ?

EL : Commenter pour moi, c’est aussi partager des émotions, permettre de vivre un événement, et surtout d’en comprendre la teneur. Pour cela il est à mon sens essentiel d’avoir une vision très globale ou holistique (pour faire scientifique …) de la pratique. Je suis donc totalement détaché de l’ego – Si, si, c’est possible. Ce qui m’intéresse, c’est de vivre de magnifiques aventures en direct, et de transmettre une passion.

nous sommes le dernier maillon de la chaîne : celui qui va transmettre l’émotion finale

Commentateur TV : vraiment indispensable ?

EL : Au-delà d’une mission, commenter est un sacerdoce car cela demande un grand dévouement vis-à-vis du public qui nous regarde. On doit le tenir en haleine, lui faire comprendre certaines choses, lui faire vivre de grands moments. Nous ne sommes pas seuls dans l’aventure, avec un énorme dispositif qui nous accompagne. Mais, par contre, nous sommes le dernier maillon de la chaîne : celui qui va transmettre l’émotion finale. Nous sommes le lien communicant et en ce sens, il est indispensable.

Grand Raid de La Réunion, Eric Lacroix et Nathalie Simon. ©Eric Lacroix

Angoisse du blanc, de ne rien savoir sur ce coureur, sur ce qui se passe…quelles appréhensions aurais-tu ?

EL : Je n’ai pas vraiment angoisse ni d’appréhension, car j’aime ce que je fais, et c’est toujours un immense plaisir de prendre l’antenne pour raconter plein d’anecdotes, de transmettre des connaissances, bref de faire partager ce qui nous meut.

Pour l’instant cette activité n’est pas vraiment reconnue, et elle est souvent proposée à des athlètes en reconversion.

Est-ce un job à encore mieux enseigner, pour l’élargir coté trail ?

EL : Le métier de journaliste sportif existe déjà, comme on peut le voir sur des événements en direct comme certains marathons. Cependant, il est essentiel de mettre en avant le rôle de consultant sur des épreuves aussi longues que l’UTMB. En effet, ce ne sont pas 3h de direct, mais 4 jours de commentaires qu’il faut tenir…et surtout remplir. C’est donc un job exigeant et je dirais même épuisant, car il faut tenir parfois l’antenne sur plus de 15h non-stop. Pour l’instant cette activité n’est pas vraiment reconnue, et elle est souvent proposée à des athlètes en reconversion. Mais elle demande en fait un réel investissement, et pour cela ce serait une très belle idée de pouvoir l’enseigner, comme le fait d’ailleurs notre ami Ludovic Collet (la voix de l’UTMB) dans le domaine de l’animation sportive.

S’appuie-t-on beaucoup sur le collègue d’antenne ? La complicité est-elle indispensable ?

EL : Je dirais plutôt qu’il faut cultiver certaines valeurs comme la compassion, l’écoute, le partage pour produire des moments forts avec les collègues. Si des tensions se créent entre consultants, cela va se faire ressentir à l’antenne. Il faut donc trouver le bon équilibre dans le temps de parole, dans les complémentarités qui sont aussi des richesses pour celles et ceux qui nous écoutent et nous regardent.

UTMB-TV, longues heures de direct. ©Eric Lacroix

Web TV du marathon du Mont Blanc en 2011 ; ça se faisait « au cul » du camion avec une régie ambulante pour suivre le premier live !

Techniquement, comment fonctionnes-tu : quelle préparation à quelle échéance, des fiches, un timing…un prompteur bien sûr ?

EL : Je fonctionne surtout avec un gros bagage d’expériences, du vécu. Bien sûr, il faut en amont s’intéresser aux actualités de la discipline, aller chercher des infos sur les coureurs dans des réunions formelles, aller à la rencontre des acteurs de la discipline. Ce milieu du trail est aussi une grande famille, beaucoup de personnes se connaissent et le partage des passions est capital…

Suis-tu d’autres événements (radio ou tv) ?

EL : J’interviens sur le Canal Grand Raid fin octobre. J’avais démarré avec Sébastien Folin à l’époque avec qui j’avais établi une réelle complicité. J’avais aussi démarré la première Web TV du marathon du Mont Blanc en 2011 ; ça se faisait d’ailleurs « au cul » du camion avec une régie ambulante pour suivre le premier live sur le Km Vertical, avec notamment un belle interview de Kilian Jornet…juste avant le départ, sympa. L’UTMB est venu par la suite, car je ne pouvais (voulais) pas rater la mémorable année 2017 où tous les meilleurs coureurs de la planète trail étaient réunis. Millésime collector.

Le craquage-à-calembours ! Il arrive avec la fatigue cumulée…

Est-ce toujours aussi simple de garder son sérieux ?

EL : Le craquage-à-calembours ! Il arrive avec la fatigue cumulée, car il est important que le cerveau puisse se relâcher. Il est donc normal de nous entendre raconter une petite blague de temps à autres, car l’humour permet aussi le détachement nécessaire lié à une épreuve sportive : c’est aussi une activité de loisir, et les spectateurs ont besoin de s’y sentir bien. Il faut juste trouver le bon équilibre, et donc l’alternance entre des phases de concentration, d’explications, d’émotions et donc de détachement. Tout un art, car il ne faut pas non plus être trop lourd, et chercher la subtilité qui plait à un public très curieux et exigeant.

Kilian Jornet, Eric Lacroix, Emelie Forsberg. ©Eric Lacroix

Souvenir de gros fou rire ?

EL : Sur l’UTMB 2018, après 14h d’antenne, nous avons commencé à répondre à des auditeurs sur des questions particulières, et ça a un peu dérapé. Mais quand de l’autre côté, les gens sont très sérieux, c’est souvent à ce moment que le délire est au climax. Donc de très bons souvenirs de ces instants de fou rire avec Clément et Martin (grosse pensée pour eux, qui sont d’excellents compagnons de fou-rire, jeux de mots et répartie inclus). La journée avait d’ailleurs bien démarré avec une perle quand Catherine Poletti était apparue sur la ligne d’arrivée vers midi, et qu’on avait lancé « Catherine de midi 6… » Bref…

une perle quand Catherine Poletti était apparue sur la ligne d’arrivée vers midi, et qu’on avait lancé « Catherine de midi 6… »

Souvenir de gros raté ?

EL : C’est souvent un plantage collectif, et on doit l’assumer aussi à l’antenne, comme l’an passé sur l’UTMB 2019 ou il n’y avait plus de connexion web, et donc plus d’images à passer. C’est un moment difficile car il faut aussi combler, et on se fait un peu insulter sur les réseaux sociaux. Mais on l’assume et on fait toujours au mieux, car on est entouré de grands professionnels et surtout des personnes passionnées et compétentes.

Quels rencontres retiendrais-tu ?

EL : La première rencontre avec Kilian, évidemment. C’était en 2010 sur le Grand Raid, qu’il a remporté. Je lui ai proposé un survol du parcours en hélicoptère avec la régie, et de se poser sur certains endroits du parcours (le volcan, Mafate, …). Il était comme un môme qui découvre ses jouets à Noël, c’était magique. Lui qui aime la montagne, la nature, et l’effort dans ces cirques préservés, je pense qu’il était comblé et j’étais donc heureux également car les émotions étaient partagées. Il est venu ensuite manger à la maison, simple et accessible, quel bonheur. Plus dur à faire désormais, mais l’invitation tient toujours…

Un Covid est passé par ici : crois-tu à son impact sur les budgets TV ?

EL : Il y aura certainement un impact substantiel cette année, car beaucoup d’événements ont été purement annulés ; sans report. L’automne va être chargé en épreuves…si le sanitaire ne s’en remêle pas ?! Mais je suis plutôt optimiste et confiant, les gens ont besoin de s’évader, de décélérer dans notre société, et avec notre dispositif, on leur permet de faire ce voyage.

Kilian, évidemment. C’était en 2010 sur le Grand Raid, qu’il a remporté. Je lui ai proposé un survol du parcours en hélicoptère (…). Il était comme un môme qui découvre ses jouets à Noël.

Prends-tu plaisir à être nos yeux, celui qui dit, qui fait exister la chose pour nous à distance ?

EL : Il faut surtout avoir beaucoup d’humilité dans la pratique, et du détachement. Nous ne sommes que de passage…et qui plus est dans une sphère médiatico-sportive. Mais je crois aux bonnes ondes et aux joies que l’on peut transmettre. Quoi qu’il advienne, j’espère avoir participé à apporter jusqu’ici un peu légèreté, de l’émotion, et l’envie de pratiquer le trail à de nombreuses personnes…en contribuant à leur donner du rêve.

*Coureur depuis…1981, membre de l’Équipe de France de course en montagne (1991-1995), Eric Lacroix coache depuis…1984. C’est assez peu. Alors Eric Lacroix est aussi prof agrégé d’EPS, Directeur des Sports de l’Université de La Réunion), et entraineur national hors stade (Niveau III). Il coache quelques athlètes, comme Thévenard, Lorblanchet, Stuck, Pazos, Camus, Girondel. Enfin tout ça, quoi.

Copy link