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Début janvier 2021. Le Groupe Militaire de Haute Montagne s’est lancé dans une aventure aussi proche qu’incertaine. Au coeur des Aiguilles de Chamonix et de l’hiver, quatre alpinistes s’immergent dans la face nord-ouest de Blaitière. Mais après deux bivouacs dans une atmosphère glaciale, il va falloir se battre pour sortir au sommet et réussir, tout en libre, cette première majeure. Deuxième épisode de ce récit signé Léo Billon, avec Thomas Auvaro, Jordi Noguere et Sébastien Ratel.

Vendredi 8 janvier, 5h, le réveil sonne. Sur le coup, ma hâte a disparu, j’aurais bien encore profité de quelques minutes dans le cocon protecteur de mon sac de couchage !

Déjeuner, plier bagage et se réorganiser dans la nuit glaciale nous prend du temps mais il fait toujours nuit lorsque Seb s’élance dans la première option, qui se révèle être une impasse. La tension est palpable. La solution sera finalement bel et bien dans le dévers, en fissure un peu large. Seb expédie rapidement la longueur en artif et Thomas, second de cordée, réussit à la libérer. Il ne reste plus qu’à l’enchaîner en tête, et c’est à mon tour de m’y jeter. Quelques verrous de main permettent de rejoindre d’excellents coincements de lames pour les piolets au niveau du rétablissement, il faut alors lâcher les deux pieds dans le vide pour venir tracter bêtement sur les bras, puis poser délicatement les genoux sur le bord du dévers afin de se redresser à la sortie. Quelle histoire… Une gestuelle plus coutumière du dry sur spits dans la vallée que de la haute montagne ! Il n’y a pas à dire, « depuis que l’on sait grimper dans les dévers », ça change les perspectives.

Un alpiniste sur la ville ? Départ avant l’aube du 2ème bivouac, avec vue sur Chamonix. ©GMHM

Vient ensuite la longueur du « great roof » : une traversée sous un toit, les pieds dans une dalle plutôt lisse (ce qui s’avérera un bon échauffement pour la suite). On opère la même stratégie que dans la longueur précédente.

Seb se paye le luxe d’enchaîner directement la suivante, avant de me céder la place.

On est tout excités, les réponses à nos questions commencent à se dévoiler et elles sont, pour le moment, toutes positives. On navigue à travers les bonnes surprises.

C’est dans ce petit état euphorique, de sentir que l’on touche du bout des doigts la fin de nos incertitudes, que je m’engage dans ce qui, on l’espère, devrait être la dernière longueur du bastion.

Les mots de Thomas

La veille nous pensions avoir franchi la zone la plus problématique la voie, mais en voyant la raideur du bastion qui se dresse devant nous nous changeons d’avis, il va falloir être efficace et rapide pour atteindre le sommet aujourd’hui !

Avec Jordi on décide de mettre notre ego de côté, on laisse Léo et Seb bourriner en tête aujourd’hui, on observe et on prend des notes… C’est inspirant de voir avec quelle décontraction ils choisissent d’attaquer le bastion, au plus raide, en suivant des fissures déversantes, comme si on faisait du dry sur un secteur spité à côté de la maison…

Les deux cordées se suivent dans le « Great Roof ». ©GMHM

Seb Ratel ouvre la suite, délicate. ©GMHM

Le début se passe comme au cinéma : des verrous de lames dont on n’oserait même pas rêver et une fissure pour se protéger facilement. Puis, tout à coup sans prévenir, la fissure meurt et les verrous laissent place à une dalle. Un vrai cauchemar d’alpiniste tenant des piolets et chaussant des crampons, par des températures proches des –20°.

Je suis dépité.

La situation bascule en quelques minutes de « quasiment gagnée » à « très incertaine ».

De ma position, je peux voir la banquette de neige, à peine 20 mètres au-dessus de moi, qui signe la fin des difficultés. Je vois aussi qu’il y a une solution au-dessus du relais précédent, mais cela signifie qu’il faut que je redescende et ça n’a pas l’air cadeau non plus. Mes yeux scrutent toutes les options. Il y aurait bien cette petite rampe qui descend mais qui vient toujours buter sur cette plaque de 5 mètres de large quasi parfaite de granit incliné à 80 degrés, me bloquant l’accès à un dièdre que j’imagine salvateur. À présent que je suis là, ça vaut peut-être le coup d’aller jeter un œil, on ne sait jamais, il y aura peut-être une bonne surprise ! Je descends donc la rampe jusqu’à son terme, pour me retrouver dans la même configuration que précédemment, c’est-à-dire, face à cette dalle lisse qui me barre le chemin…

À un détail (de taille) prêt. Je suis maintenant un peu en-dessous de mes protections, la chute deviendra plutôt un grand pendule.

Tandis que la cordée n°2 rejoint Seb au relais, Léo vient de commencer la longueur-clé. Jusqu’ici, tout va bien… ©GMHM

Minutes d’incertitude, tandis que Léo se bat pour sortir une traversée en dalle lisse, puis le dièdre caché. ©GMHM

Engagé

Je prends le temps de peser le pour et le contre, d’observer les petits cristaux qui pourraient éventuellement ressembler à des prises de pied. En ce qui concerne les prises de main, peut-être que d’autres en trouveraient, mais pour ma part j’ai du mal à les conceptualiser…

Un court-circuit a soudain lieu dans mon cerveau, et je me retrouve à faire le premier pas sur cette page de braille. Je suis sur quelques millimètres de mes uniques pointes avant de crampons, quand le soleil apparaît et me frappe. Je le prends comme un encouragement, la timide chaleur qu’il me dispense m’incite à tenter de déchiffrer cette page vierge. J’appose la peau de mes doigts sur les cristaux de granit. Je peine à en trouver qui pourraient me soulager ne serait-ce que de quelques grammes, ou du moins me permettre de trouver un équilibre précaire pour déplacer mes pieds. Je répète frénétiquement à mes compagnons qui ne me voient plus de faire « gaffe ». Ma respiration est bruyante et chaotique, j’essaye d’y mettre de l’ordre. Mon corps se tord et se contorsionne, j’arrive à bouger un pied, un autre, et puis plus rien.

Les mots de Jordi

Vers midi le soleil vient nous toucher. Douce sensation qui vient à point nommé. Je m’explique. Il nous reste une longueur avant de prendre pied sur une arête de neige menant au sommet. Après avoir grimpé un M7+ Léo se retrouve bloqué par une dalle entre lui et le dièdre de sortie. On est au relais du dessous, on perd Léo de vue et on l’entend gémir, dire « Gaffe ! ». Ça dure… Seb, partenaire de longue date de Léo, nous dit l’avoir rarement vu dans cet état… On est à l’affût de la moindre chute.

Je suis à un point de non-retour. Mon cerveau tourne à plein régime, mais les solutions n’apparaissent pas.

Je suis à un point de non-retour : la corde file à ma gauche (impossible de me faire prendre sans partir dans un grand ballant) et le dièdre à ma droite m’est toujours inaccessible. Mon cerveau tourne à plein régime, mes yeux scannent les parcelles de rocher qui me sont accessibles, mais les solutions n’apparaissent pas. Mes mollets commencent à chauffer et se raidir pour maintenir la stricte position permettant à mes crampons de conserver une adhérence sur le rocher. Ma fréquence cardiaque est toujours au max et des « faites gaffe » étranglés continuent de m’échapper.

Léo Billon passe le crux, en lévitation mais pas sans transpirer. ©GMHM

Tension maximale

Je suis bloqué, j’ai beau observer les moindres détails, rien ne me vient.

Et ce petit cristal là-bas ? Il est hors de ma portée mais peut-être qu’avec mes piolets j’arrive à l’atteindre.

Mes derniers neurones en état de marche me désertent lorsque j’appose mon piolet sur ce fameux cristal qui peine à dissimuler le tiers de la première pointe de mon piolet. Dans mon désespoir, je place ma seconde pioche sur quelque chose d’encore plus insignifiant. Dans cette position, je tire et pousse en gainant de tous mes muscles et, dans un grand râle, je réussis à déplacer mes pieds.

Incrédulité… Je ne comprends pas par quel miracle je suis encore sur la paroi.

Pourtant j’y suis encore, le dièdre s’est rapproché et j’ai accès à une petite arquée verticale pour ma main droite. J’effectue encore quelques mouvements accompagnés de hennissements, de respirations bruyantes et de « gaffe » pour enfin me retrouver à coincer un piolet dans ce dièdre tant désiré !

Je suis passé ! Je n’en reviens pas, je suis éberlué de ne pas être tombé.

Je prends le temps de me calmer avant d’observer la suite, je suis à plat mentalement. Il me reste 20 mètres d’un dièdre bouché et encombré par de la neige et de la glace. J’ai une terrible envie de faire relais et d’en avoir fini… mais il reste encore ce dièdre. Petit à petit, mes neurones refont leur apparition et reprennent les choses en main.

Je grapille prudemment les quelques mètres de cet interminable dièdre, jusqu’à me rétablir enfin sur la dernière banquette de neige qui signe la fin des difficultés et la jonction avec la voie normale menant au sommet.

La traversée crux vue du dessus. ©GMHM

Les mots de Thomas

Le dièdre tant désiré enfin rejoint, puis gravi, Léo fait relais et nous fait sortir du dernier crux de la voie. Aurait-il trouvé dans cette longueur le challenge qu’il était venu chercher ici ? En second, on fait comme on peut, on tire aux cordes, on jumarde dessus. J’observe la dalle qu’il vient de franchir, et j’hallucine! Pour avoir une idée, il faut s’imaginer grimper une longueur de dalle en 6c de la voie « Fidel Fiasco » sur cette même aiguille Blaitière mais par -20° degrés, piolets en mains et crampons aux pieds… Comme une récompense, le soleil nous rejoint pour les dernières longueurs plus faciles qui nous mènent au sommet de la pointe Nord de Blaitière.

Quel soulagement de me vacher au relais et de me laisser aller dans mon baudrier ! Mes compagnons me rejoignent et Seb reprend les rennes pour nous conduire au sommet. Enfin !

L’arrivée au sommet à 16h30 est le spectacle d’un débordement d’émotions qui nous caractérise bien, se résumant globalement à des « Je suis content ». Chacun ayant exprimé sa joie de la sorte et une fois les 5 minutes de pause sommitale réglementaires effectuées, il est temps de penser à la descente. En rappel dans la voie, il nous faudra seulement 3h30 pour rejoindre nos skis.

Une heure de plus sera nécessaire pour atteindre la vallée, et les pizzas commandées par le chef !

Ce festin qui nous est offert est le théâtre de discussions hautement philosophiques… Seb et moi, dans un souci de partage et de transmission, nous dévoilons aux « jeunes » le mantra que nous avons élaboré ensemble et qui est à l’inverse de celui des base-jumpers :

« Il faut arrêter de penser en aigles, il faut penser en rats »!

Léo Billon

Les mots de Thomas

Ce sommet à un goût particulier. D’abord parce que grâce à Léo et Seb, je viens de grimper une voie au-delà de mon niveau maximum, et je sais que les enseignements que j’en retire sont grands. Mais aussi et surtout car je me suis retrouvé durant cette ascension. J’ai eu froid, peur, j’ai eu des doutes, mais j’ai réussi à me remobiliser à chaque fois et durant l’ascension je suis parvenu à encaisser ou même apprécier ces moments forts, car c’est finalement ces émotions qui font de l’alpinisme « un jeu » si palpitant. 

Seb ratel goût enfin le soleil ©GMHM

Jordi Noguere aussi. ©GMHM

Thomas Auvaro non loin du sommet ©GMHM

Seb, Jordi, Thomas et Léo au sommet de Blaitière. ©GMHM

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