Un penchant pour le ciel

Je respire son odeur chaque jour.
Dès qu’il le veut bien, je l’observe et jamais il ne penche.
Le ciel.
Et pourtant. Lorsque je regarde les photos de montagne, de haute surtout, il penche. Le ciel. Les nuages, l’horizon, tout penche. Les montagnes aussi, Tours de Pise complices à leur insu d’un regard tordu. Pourquoi diable ce penchant ? On le devine. Pour que la pente soit encore plus pentue, pour que le vide se creuse encore, qu’il s’invente s’il le faut, pour que le vertige s’invite, étourdisse et que les spectateurs s’inclinent. Waouh !
On ne sait plus présenter la haute montagne autrement. L’a-t-on jamais su ? Il faut du raide, du rude et les strass du stress. Il faut de l’exploit, de la dureté et que nous frôle l’idée de ne pas revenir. Images et mots de la montagne se sont figés dans le registre de la difficulté et de ce que l’élément exige de vaillance. Et l’on s’étonne ensuite. On s’étonne que la montagne ne fasse pas le plein de nouveaux venus, que d’années en années, elle se démagnétise. Imaginez. Imaginez un univers qui ne serait pas le nôtre et que l’on nous présenterait par son versant âpre, par le lot de talents, de travail et de fêlures qu’il faut pour avoir le droit d’y mettre les pieds. Nous fuirions et nous aurions bien raison. La répulsion serait attractive, qui peut croire à cette Fable ? Partout, le danger et la peur effraient et l’on voudrait qu’en montagne, ils soient séduisants. Drôle d’idée. À ne parler que des exploits et des frayeurs de l’Homme, on la déshumanise cette montagne.

Nous prenons tous notre part de responsabilité.
Les médias, première caisse de résonnance, peinent à raconter une autre histoire que celle de la vie qui cogne. Ceux de Paris, on les excuserait presque, ils ne savent pas que derrière leurs couvs à drames se cache une montagne toute en rondeur, toute en clémence. Ils ne la connaissent pas. Larmes et drames sont leurs seules grilles de lecture. Mais les spécialistes aussi n’osent dévier de la ligne de l’effroi. Cherchez une couverture sans vertige, ça vous occupera toute une journée de mauvais temps. Les photographes se contorsionnent pour trouver du vide où il n’y en a pas, les reporters de l’angoisse où il y en a peu. Prime à la rudesse, avons-nous oublié comme la caresse aussi fait frissonner ? C’est une habitude, il faut que l’éventualité de la mort jamais trop ne s’éloigne. Tiens…l’autre jour, j’évoquais – à des spécialistes de la question – l’objet d’un prochain livre, la biographie d’un alpiniste de renom.
– Mais il n’est même pas mort ?!
– C’est un peu le principe d’une bio. Mais si c’est mieux pour vous, je peux lui demander de faire un effort.
Nos grands alpinistes, nos illustres grimpeurs, parlons-en, eux aussi ont leur part de responsabilité. Mais peut-on les blâmer ? Il n’y a qu’un fond de commerce pour eux, pas deux : l’exploit. Le raide, le penché. On nous survend leurs performances, leur pacte avec la mort et leur stock de courage. On voudrait rappeler à l’alpiniste débutant qu’il ne vaut rien, lui et ses pieds plats, qu’il ferait mieux de passer son chemin que l’on n’agirait pas autrement. Alors oui, le rêve se vend paraît-il et il inspire mais veillons à rappeler que la montagne est ouverte, aussi, aux gens normaux et que la verticalité commence, toujours, au bas de l’échelle. Pourtant ils l’aiment cette montagne à pente douce nos grands alpinistes, ils en connaissent les charmes mais ils n’ont pas le droit de le dire, cela les braderait. Sur leur fin de carrière, ils l’admettent : peu importe la difficulté pourvu qu’il y ait le plaisir d’être là-haut. C’est vrai, profondément vrai, mais il est trop tard, on ne les écoute plus et d’autres ont pris le relais de la surenchère.

Il faut du raide, du rude et les strass du stress.

De tous les responsables, les plus coupables ne sont pas à chercher bien loin. Ils sont nous-mêmes. Pas un compte-rendu de course, pas un bout de blog, pas un post Facebook sans placer en tête de gondole l’image la plus raide, la vidéo la plus fuyante, celles qui convoqueront les waouh, les bouches bées et les pouces levés. La logique des gonades impose son point de vue quitte à faire pencher ce ciel au point de craindre qu’il nous tombe sur la tête. Une fois ce cadre renversant mis en place, une fois difficulté et vertige suggérés, alors on ira de notre couplet sur la candeur et la normalité de l’entreprise du jour. C’était cool. Mais en étant bien assurés que la photo aura fait frissonner, nous savons le contraste à notre avantage. Puis nous écrirons que c’était beau faisant mine d’oublier comme c’était dur.
Il est là notre tangage. Nous sommes tiraillés entre le bonheur d’inviter le plus grand nombre à partager nos bonheurs de là-haut, réels, et celui de rappeler comme ils exigent. Dire la douceur des lieux sans que cela ne dégrade le prestige de nos actions. Tentation du partage et privilège d’en être s’accordent avec douleur.
Pourtant, nous le savons. Elle existe cette montagne sans raideur ni platitude, celle que nous foulons la grande part de notre temps et qui nous comble d’un bonheur pas si lointain que celui du frisson. Nous le savons, un ciel dans le feu du soir nous emplira du bonheur d’être là, dans la Walker comme dans les 30° de l’Arpont. Nous le savons mais nous le disons moins. Trop à perdre. Comme si la chute était plus à craindre une fois revenus de là-haut.

Oui, la quête de performance structure l’individu. Oui, dompter le sol qui penche est un motif pour aller là-haut, y retourner encore et toujours. Mais il n’est pas le seul. Soyons attentifs, ne cédons pas à la pression environnante qui voudrait que seule la difficulté et le danger, promesses d’une vie dense et remplie soient dignes d’intérêt. Méfions-nous de notre suffisance, d’un plat pays qui ne serait pas le nôtre, d’un exceptionnel qui vaudrait mieux qu’un autre et opposons un refus obstiné et opiniâtre à l’idée que la montagne n’est que lutte, exploit et surhumanité. Elle ne repousse pas la montagne, même celle penchant abusivement. Elle n’est qu’un tas de cailloux sans intention, il ne tient qu’à nous de rappeler comme elle accueille et comme on peut y vivre bien, la tête à l’envers comme furieusement à plat.
La haute montagne n’est à personne. Elle est grande ouverte. Venez nombreux et confiants, sans gêne ni laissez-passer.
Car si le sol penche un peu, le ciel y est droit comme ailleurs.