Tête de casque

Edlinger, Boivin, Berhault nous ont donné l’envie de grimper.
Ceints de leur seul bandeau, cheveux aux vents, ils disaient le raffinement, esthétique, quasi philosophique et mettaient le romantisme en mouvement. C’est en Chateaubriand que nous rêvions de suivre leurs pas. C’est en Caliméro que nous le faisons.
La faute au casque.
Parce qu’il sauve des vies, on lui passe tout à ce fichu casque notamment de se payer notre figure. Parce que les pierres tuent davantage que le ridicule, parce qu’il nous arrive de tenir plus à la vie qu’à notre allure, nous nous plions à l’injonction sécuritaire et au diktat du casque (intermède musical : prononcez ces derniers mots très rapidement quinze fois de suite, il se peut que ça se termine en tic tac ducasse).
Il est surprenant d’observer comme l’enjeu de sécurité étouffe l’espoir d’esthétisme. Comme si l’ambition de protéger la vie devait nécessairement s’accompagner de l’abandon de celle du style. Les ceintures de sécurité sont monochromes, les air bag invariablement blancs et sans motifs. En montagne, où le culte du beau est partout professé, ce n’est pas mieux. Dans les BE (un bureau d’étude, c’est une pièce remplie de personnes qui ont fait de longues études et qui inventent des jouets pour que d’autres, qui n’en ont pas fait, aillent le moins souvent possible au bureau1) il y a un ingénieur spécialisé en légèreté du casque, un autre en aérodynamisme, un troisième en ergonomie mais aucun en esthétique de l’objet. Avez-vous remarqué comme s’habillent les ingénieurs ? Ils ne font pas cas de la beauté.
Après le BE, le casque passe directement à l’étape du coloriage et là, tout espoir de nuance est à enfouir. Choix est fait d’une couleur bien criarde pour s’assurer que vous ne passiez pas inaperçus notamment en cas d’enfoncement partiel dans une crevasse. Pas si bête. Sauf que la plupart du temps, le casque est porté dans des lieux où il y a plus de monde que de crevasses et avouons-le, nous aurions préféré une teinte plus passe partout ; il suffisait d’imaginer des casques couleur cheveux pour atténuer notre punition mais non, c’est d’orange ou de vert fluo dont il faut nous coiffer. Nostalgie sans doute des années punk et du Mohawk Hairstyle.
Au bout de la chaine de fabrication, il sort deux types de casques. En gros. Le modèle morille, bien dégagé autour des oreilles d’inspiration Bourvil et le modèle bolet, celui qui éteint la lumière lorsqu’on lève les yeux, d’influence plutôt De Funès. Peu importe votre choix, les deux modèles se rejoignent en ce qu’ils rivalisent d’inadaptation à la morphologie générale du visage. Là encore, les ingénieurs auraient pu faire un effort et aller jusqu’à envisager le casque intégral. Quitte à être risible autant l’être anonymement.

©DR
Globalement, le casque ne va à personne. Surtout le vôtre. Chez les rares personnes pour qui le casque n’est pas si disharmonieux que cela, on se surprend, lorsqu’elles l’ôtent, à trouver que leur tête leur va moins bien sans le casque et qu’il n’était pas si idiot, dans l’absolu, d’en camoufler une partie. Soyez inquiets si le casque vous sied.
Fabricants et marchands sont complices. Ils savent jouer de notre vulnérabilité de consommateur. Parce que le casque est là pour nous protéger, nous sommes gênés à l’idée d’en discuter le caractère inesthétique. Observez, il n’y a jamais de miroir au rayon casque d’un magasin. Un client qui demanderait à se regarder casqué et à comparer les modèles serait immédiatement taxé de coquetterie et de superficialité.
– L’essentiel est qu’il vous protège. Le reste…
Sauf que pour nous, le reste a parfois les allures de l’essentiel.
Souvent, donc, nous achetons notre casque sans l’essayer. C’est alors sur le terrain, lors de sa première mise en tête, que l’on sait. Enfin. Il n’y a toujours pas de miroir sauf le plus cruel de tous, les fous rires irrépressibles des bien nommés compagnons de cordée. Ça leur fait du bien, ils y sont passés aussi. L’Homme est ainsi fait, partager et alterner le grotesque le réjouit. Le comique du casque, c’est comme du liant identitaire.
Si les moqueries persistent et si elles se concentrent anormalement sur notre casque (il est des situations de la vie où l’on touche du doigt les seuils du comique de répétition), il faudra alors choisir un itinéraire où l’éventualité qu’une pierre le fende et en impose son remplacement est quasi certaine. On ne saurait expliquer autrement le succès de la voie du Gouter au mont Blanc.
Quel que soit le choix de la montagne, c’est une habitude, le casque parasite le prestige de nos agissements. Il est toujours rageant que seul soit retenu l’aspect tordu de notre profil lorsque nous ramenons fièrement des images des sommets de nos exploits.
– là, c’est à la sortie de la Face Nord du…
– ouah la tronche ! T’avais emprunté le casque de quelqu’un ?
Puis le moqueur prendra l’intonation de Bourvil pour dire à l’assemblée un truc qui ressemble à bah maintenant, elle va marcher beaucoup moins bien forcément et tout le monde rira de nous. Confondre La Grande Vadrouille et Le Corniaud est le signe patent d’une absence de culture patrimoniale mais le rageant a été commis, notre Face Nord est passée aux oubliettes de l’héroïsme.
Observez, il n’y a jamais de miroir au rayon casque d’un magasin

Un autre aspect réjouissant du casque est qu’il nous renseigne sur notre ramollissement progressif. Pour un peu que nous lui jurions fidélité, il nous faudra d’année en année allonger sa jugulaire afin que joues et menton se dédoublant puissent y trouver leur place. Rien de mieux que le corps pour mesurer ce temps qui passe. Quelques-uns, acclimatés à la mauvaise foi, diront que le tissu s’est diablement rétracté depuis l’année dernière. Si ça leur fait du bien.
Une stratégie utilisée par de nombreux pratiquants pour détourner l’attention de leur couvre-chef est de le tapisser d’autocollants (traitant soit d’une montagne qu’il est interdit d’interdire soit d’une tartiflette en qui nous avons confiance) ou d’y greffer une caméra en son sommet. L’objectif de diversion est un échec surtout avec la seconde option qui confère au porteur du casque l’allure étrange d’un croisement entre un chasseur alpin et un casque à pointe – métissage historiquement envisageable, biologiquement plus hypothétique – croisement ayant donné naissance à une sorte de poisson lanterne décomplexé. C’est à se demander si l’alpiniste souhaitait vraiment qu’on l’oublie.

Mais ne nous quittons pas fâchés. Il est un talent à reconnaître au casque. De ces vertus qui nous font oublier ses faiblesses. Le casque est le symbole du traitement égalitaire. Que l’on soit alpiniste-grimpeur débutant ou star des cimes, il ne fait aucune différence. À toutes, à tous, il donne cette tête de traviole et cet air dadais de ne pas y toucher.
Délicieuse promotion pour le casque, en bas attribut de la classe ouvrière et en haut, symbolique d’une société sans classes.
De cet accessoire aux allures d’essentiel.