L’inclusion et la mixité font partie de l’ADN du Chamonix Film Festival. Démonstration passionnante ce 12 juin, avec deux films, Beauty in a Fall, et Tandem, qui illustrent ces questions. Le ciné-débat a réuni Clio Di Giovanni et Iris Hawke (association Unes), l’athlète Élisabeth Gerritzen et Tanya Naville (directrice de Femmes en Montagne) qui ont partagé des idées pour ouvrir un monde de la montagne majoritairement masculin, où la pression sur la minorité – féminine – est encore bien réelle.
La pratique de la haute montagne à haut niveau reste jalonnée d’obstacles invisibles mais bien réels pour les femmes. L’un des principaux freins réside dans la pression immense ressentie par le fait d’être en minorité. Être la seule femme au sein d’un groupe d’hommes, par exemple, engendre une tension spécifique : celle du sentiment de devoir représenter toutes les femmes dans leur ensemble.
Elisabeth Gerritzen, skieuse et protagoniste du film Tandem d’Alicia Cenci a ainsi partagé son expérience lors d’un tournage en Mongolie où elle était la seule athlète féminine : « Inconsciemment on est là pour des questions de représentativité (…). Et quand tu skies, tu te dis : “ À l’écran, je vais être la seule femme donc je ne peux pas me rater.” Ça crée une pression supplémentaire qui n’est pas saine dans des milieux dangereux comme la montagne. »
Tanya Naville abonde dans ce sens en décrivant un deux poids, deux mesures persistant et usant sur le terrain : « Si tu es la seule fille dans un groupe et que tu plantes ton virage, ce n’est pas Simone qui a planté son virage, c’est “les filles ne savent pas skier”. Par contre, si c’est Roger qui plante son virage, ça sera : “Oh là là, Roger a fait la fête hier.” »
Cette obligation plus ou moins consciente de toujours devoir faire un sans-faute montre que le genre prend encore trop souvent le dessus sur les compétences réelles.
Ce phénomène transparaît de manière flagrante dans le film Beauty in a Fall de Nat Segal, qui retrace le parcours de Julianna Howatt, guide de haute montagne canadienne.
En plus de devoir affronter un syndrome de stress post-traumatique complexe lié à un accident, son parcours personnel et sa transition de genre font émerger une angoisse majeure : la peur que son parcours de vie ne vienne balayer et discréditer ses compétences de grimpeuse et de guide au sein d’un milieu traditionnel. « Je me rappelais vouloir être guide et à la fois c’était l’endroit où je pouvais le moins être moi-même. »
« Si tu es la seule fille dans un groupe et que tu plantes ton virage, ce n’est pas Simone qui a planté son virage, c’est : les filles ne savent pas skier »
Du groupe d’entraide à la mixité
Face à ces barrières, les intervenantes ont dessiné des pistes concrètes pour bâtir un milieu montagnard plus accueillant. Le premier levier réside dans le recours à la non-mixité, c’est-à-dire à la création d’espaces d’apprentissage 100% féminins. Souvent discutés, ces groupes d’entraide s’avèrent pourtant indispensables pour débuter ou progresser sereinement. Iris rappelle qu’ils permettent d’augmenter la participation des femmes en les mettant à l’abri des remarques maladroites ou des préjugés ordinaires.
Cependant, ces initiatives ont leurs limites si les espaces mixtes de tous les jours n’évoluent pas. S’appuyant sur les recherches de la sociologue Cécile Ottogalli-Mazzacavallo, Iris souligne l’importance de cibler directement la formation de ceux qui encadrent : « Ce qui est super important, c’est de former les coachs, les encadrants, les personnes qui sont en charge de ces espaces mixtes pour créer des lieux sains. »
La sensibilisation des éducateurs s’avère cruciale pour transformer durablement les clubs et les écoles professionnelles d’alpinisme. Enfin, l’égalité passe aussi par des leviers économiques. La parité des gains (prize money) dans les compétitions de freeride, acquise seulement en 2021 sous la pression des sponsors, démontre que la reconnaissance financière reste un moteur essentiel du changement.
Le premier levier réside dans le recours à la non-mixité, avec des espaces d’apprentissage 100% féminins
De nouveaux visages à l’écran
Changer les mentalités implique de modifier les images qui saturent l’imaginaire de la montagne, historiquement dominé par des figures masculines. Durant le débat, Clio partage un constat : « On se rend compte qu’actuellement, dans les festivals de montagne et d’aventure, il y a seulement 10% de femmes derrière la caméra. » Selon elle, ce déséquilibre influence directement les histoires qui nous sont racontées. En laissant la parole à un seul type de profil, on limite notre vision de la montagne. Proposer d’autres regards permettrait ainsi de renouveler l’imaginaire commun.
dans les festivals de montagne et d’aventure, il y a seulement 10% de femmes derrière la caméra
C’est précisément tout l’enjeu d’initiatives comme le collectif Femmes à la caméra, qui encourage les femmes à s’emparer des outils de réalisation. Élisabeth Gerritzen a elle-même appliqué cette démarche en choisissant de s’entourer exclusivement de femmes lors de son premier projet.
C’est sans doute là que réside la force des deux films projetés lors du débat — films qui auraient amplement mérité leur place au sein de la sélection officielle du festival. En sortant des sentiers battus du film de montagne encore trop souvent centré sur la performance et l’héroïsme, ils apportent une fraîcheur narrative et humaine bienvenue.
Tandem casse les codes du film de montagne en mêlant humour, autodérision et performances de ski impressionnantes. À travers le freeride, le documentaire montre la complicité de Maude Besse et Élisabeth Gerritzen, deux athlètes de haut niveau unies par une solidarité indéfectible. Une amitié résumée par Élisabeth « J’ai l’habitude de dire que Maude m’a tout appris en ski. » Et Maude de répliquer : « Eli m’a tout appris de la vie. »
En proposant de nouveaux modèles, ce récit prouve que l’excellence en haute montage peut rimer avec femmes et minorités.




