Ce 20 mai, j’étais seul dans la montagne. Une petite montagne, à l’échelle de l’Himalaya, puisqu’elle culmine aux alentours de 3300 mètres. Personne à des kilomètres à la ronde, au col Jean Gauthier, sur une crête déserte du massif des Écrins. Seulement quelques nuages, de la neige cartonnée, et des chamois étonnés de ma présence – et moi de la leur, si haut.
À quelques milliers de kilomètres de là, plusieurs centaines de personnes atteignaient le sommet de l’Everest. 274 personnes précisément ont gravi le toit du monde le 20 mai, par le versant népalais, un record absolu rendu possible par une fenêtre météo favorable dans une saison très courte. Le précédent record, toujours versant Népal, remontait à 2019, avec 223 summiters en une journée. Vous avez bien lu : 274 personnes au sommet de l’Everest en un seul jour !
Le 19 mai, une queue de plusieurs centaines de personnes entre le camp III et le camp IV.
Il serait facile de parler encore de cirque. Le mot a déjà servi. Ce 20 mai, l’Everest ressemblait moins à une montagne qu’à une file d’attente pour la dernière montre en plastique, à un pèlerinage pour un selfie à 8849 mètres.
Une journée record, donc. Mais un record de quoi ? De réussite ? D’organisation ? De logistique ? Ou bien le signe qu’un seuil a été franchi, que le tourisme à 8000 mètres touche à une forme d’apogée ?
Un record de 274 summiters en une journée. Mais un record de quoi ? D’organisation ? De logistique ?
La veille, le 19 mai, un homme est passé, à skis, devant cette longue file. Polonais discret, absent des réseaux sociaux, Bartek Ziemski venait de réussir un nouvel exploit à skis : gravir l’Everest sans oxygène ni sherpa, puis le redescendre à skis jusqu’au camp de base, sept jours seulement après avoir réalisé le Lhotse. Parti du camp 4 vers 23 heures, il a atteint le sommet le 19 mai vers 9h30, avant de rejoindre le camp de base autour de 14h50.
Sur le fil du rasoir, l’arête sommitale de l’Everest ©Bartek Ziemski
Ziemski a eu cette chance étrange : en décalant son horaire, il s’est retrouvé presque seul au sommet. Mais cette parenthèse n’a pas suffi. À la descente, entre le camp 3 et le camp 4, il a vu monter la file de prétendants, une file immense, obstinée. La vidéo de cette très longue file est tout simplement incroyable. Bartek est revenu au camp de base avec un goût amer.
Car le théâtre de son aventure est aussi devenu celui d’une commercialisation extrême de la haute altitude, rendue possible par une armée de professionnels népalais, qui ont remplacé nombre d’agences occidentales et perfectionné le modèle.
Ce n’est pas une accusation : c’est un constat. L’Everest moderne est une industrie, avec ses compétences, ses risques, ses marges, et ses contradictions. Une industrie qui vend encore l’image de l’exploit individuel alors qu’elle repose, très concrètement, sur une logistique rodée.
Dès qu’une montagne devient une destination, elle devient un marché.
On pourra toujours objecter qu’en juillet-août, les médias népalais pourraient écrire la même chose du mont Blanc, où 20 000 prétendants se pressent chaque été sur la voie normale, encadrés ou non, parfois au mépris des conditions. 20 000 prétendants : l’Everest a encore de la marge !
La saturation n’est pas une spécialité himalayenne. Elle touche tous les sommets devenus des symboles. Dès qu’une montagne devient un nom connu, elle devient une destination. Dès qu’elle devient une destination, elle devient un marché.
La saturation n’est pas une spécialité himalayenne
La bonne nouvelle, c’est qu’il existe des montagnes sans queue, sans record, sans personne à perte de vue. Des montagnes de 7000 ou 3000 mètres, de 2000 mètres. Des montagnes pas instagrammables, sans nom, sans fanion de sponsor.
Des montagnes où l’on peut encore être seul. Comme le disait Samivel, « une solitude au moins relative et le silence sont par exemple les conditions les plus précieuses du plaisir alpin, et la présence d’une foule leur est mortelle ».
Ce 20 mai 2026, l’Everest a battu un record. Très bien. Comme chantait Jacques Dutronc, « j’y pense et puis j’oublie » !

