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Salade russe au mont Blanc Hervé Bodeau & Cédric Sapin-Defour

Cadavre exquis, drôle de nom pour un procédé d’écriture non moins étonnant. Nombre de joueurs : 2, un Bodeau et un Sapin-Defour. La règle du jeu ? Chacun écrit un chapitre à la suite de l’autre, sans en connaître les intentions, puis renvoit la balle à son exquis partenaire. Durée de la partie : deux ans. A Bodeau les chapitres impairs (au service donc, avec le chapitre 1), à Sapin-Defour les pairs (et la balle de match, chapitre 26). « On écrit comme on escalade, en réversible ». On devine à chaque fin de chapitre le petit revirement laissé par l’un des co-auteurs à son compagnon d’écriture, qui devra alors s’en débrouiller et, mieux, prolonger l’écriture dans cette lancée. 

les cordées embarquées
n’ont d’alpinistes que l’habit.
Dessous, ce sont des flingues qui s’agitent,
des euros qui crépitent

De cette forme originale, les deux auteurs s’emmènent l’un et l’autre dans leurs sillages respectifs. De cet élan relancé simultanément, chapitre après chapitre, nait un roman noir, un polar. Et l’on se plait à vérifier, dès qu’une phrase nous marque, dès qu’un bon mot surgit, de quel auteur il s’agit, revérifiant le numéro de chapitre (d’ailleurs, note à l’éditeur : il aurait été pratique de nous l’indiquer à toutes les pages et pas uniquement en début de chapitre !) S’engage alors une « course-poursuite » en montagne sur les flancs du mont Blanc, sur des voies que les alpinistes reconnaitront. Mais cette fois, les cordées embarquées n’ont d’alpinistes que l’habit. Dessous, ce sont des flingues qui s’agitent, des euros qui crépitent, des Russes à l’haleine chargée qui s’excitent et un trafic d’oeuvres d’art en filigrane qui finit d’agrémenter la recette.

coup de chapeau pour ce titre bien trouvé,
qu’un Frédéric Dard n’aurait pas renié

Au passage, coup de chapeau pour ce titre bien trouvé, qu’un Frédéric Dard, l’auteur de San Antonio, n’aurait pas renié. Bravo aussi pour la belle couverture qui va avec, reprenant les codes du polar, le jaune et le noir, code couleur des banderoles de scène de crime et des romans du genre. Les ficelles essentielles sont là : des personnages principaux nombreux et hauts en couleur, un langage fleuri (et qui aurait pû l’être plus encore), une intrigue qui navigue entre crime organisé et virée en haute montagne. Le code du genre est suivi lui aussi dans l’arrière-plan social dépeint au gré des péripéties. On y retrouve les conflits de générations entre montagnards, différents styles de vie étiquetés, des humanistes aux anars en passant par le royaume de l’argent facile, de l’héliski et des trafics en tous genres, mais aussi des débats plus internes au milieu de l’alpinisme, trailer au mont Blanc en tête.

Au bout du compte, on accueille tous les ingrédients de cette salade, aussi hétéroclites soient-ils, avec délectation, comme si l’on tenait une petite madeleine rafraîchissante dans le monde de la littérature de montagne : hommes de main, PGHM, Rachmaninov, Gonella et Goûter, oeuvres d’art, guide Suisse, agents du renseignement, chalet aux Pècles, clopes et génépi… N’en jetez plus, la mayonnaise a pris ! Et cette salade russe est sacrément plus relevée qu’une César. Bon appétit.

Salade russe, Hervé Bodeau & Cédric Sapin-Defour, JMEditions, 192p., 12,90€

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