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Millet Trilogy 19

Du haut de ses 50 ans, Pascal Blanc en impose.
Son truc à lui ? Courir sur des distances déraisonnables, tout au long de projets personnels tous plus fous les uns que les autres. Et notamment une traversée des Pyrénées, au pas de course, mais avec quelques arrêts pour admirer un arbre ou la profondeur spirituelle d’un paysage… Bienvenue dans le monde de Pascal Blanc qui court, aussi, avec sa tête. 

 

A

rrêt sur image. KM 251 : « Tu vois ce versant Ouest, là-bas ? Il faut que j’y retourne. On a encore 200 km mais je dois aller voir. L’énergie de cette vallée, elle est là-bas. Ça appelle ». Détour de 12 km et revenir sur nos pas ? Entendu, on le croit et on suit. Puis on le trouve : un immense mélèze centenaire, brillant comme doré à la feuille. Pascal Blanc s’approche. Une main, un regard. Quelque chose dans l’œil lorsque qu’il se tourne vers nous. Comme une évidence sereine : « On a bien fait non ? Le voici, le roi des lieux ». Silence. Ça durera 45 minutes.

Il a la cinquantaine bien tassée et demeure en quête de nouveaux horizons. Après la réunion (2013 – 440K / 26000 +) puis le GR5 Alpin (2015 – 621K/41000 +), le plus tropical des ultra-trailers français s’attaquera en juillet au record du GR10 : Pyrénées pour un ultra-grand format. Encore un projet « off » ? Correction : on dépassera les chiffres. Du très long, de l’incommensurable. 900 km – non stop. Mais au-delà de l’incroyable ou de la surenchère, Pascal Blanc c’est une pratique de l’ultra hors norme. On n’oserait dire un supplément d’âme – à froisser des challengers bas de plafond – mais une profondeur qui va au delà du développement personnel. La méditation en mouvement, Pascal Blanc c’est l’inclusion dans la nature. Rencontre avec un pénitent heureux sur les chemins de soi-même – pourvu qu’ils durent indéfiniment. Qu’on lui laisse le temps ! Celui de creuser, celui de s’observer et d’apprendre. Quand le challenger de sang devient méditant au très-très long cours, écolier de son Moi. Attention toutefois : c’est un compétiteur né, impossible de le nier. Mais Pascal Blanc, c’est aussi une culture du paradoxe.

En 2005, c’est d’abord une entrée fracassante dans le monde de l’ultra. Des 1ers UTMB directement en Top 20 (2007, 2008) et 10 (2010). Et bien sûr, c’est Monsieur 5 Diagonales : immédiatement 7e (2005), et 4-3-2 s’il vous plaît. Challenger forcené, il faut voir ses récents scores en crosstriathlon (XTerra 2017). Mais simultanément, c’est un athlète qui cherche une profondeur, une mystique. Voire une spiritualité toute personnelle, dans ses projets au très long cours. Après la douleur, au-delà des cocktails endorphine/dopamine ou autres LSD de l’ultra destructif. Échanger avec Pascal Blanc, c’est partager un récit de vie et pas une histoire ponctuelle. Il est ainsi. L’écouter conter ses UltraSkyRace, c’est entendre une histoire fantastique : faite de visions, d’intuitions et de synchronicités. Bref, de connexion permanente avec la nature. Encore une porte ouverte ? Certes, on parle si souvent de cette connexion à la nature, qu’offre le trail et l’ultra. D’accord, mais le marketing a depuis installé sa dose de balivernes. On cause souvent de l’ultra, qui fait tomber les barrières du corps et de la perception, ce Tor des Géants devenue expérience divine pour un quidam halluciné. Transcende une douleur et ouvre des portes vers la magie.

Je croise un regard, celui du dernier qui fini en 65h. Dans ses yeux, la joie, la souffrance, la détermination, un cocktail rayonnant.
Je suis impressionné, admiratif et un brin jaloux !

Julien Gilleron : Pascal, souvent la même interrogation à la découverte d’un parcours comme le tien. Quand et comment en viens-tu au trail, toi le Varois d’origine et hyperactif ? une fuite, une passion… ?

Pascal Blanc : Le trail est pour moi une synthèse de mon expérience, VTT, course à pied, travail physique, amour de la montagne, tout en un. En 2003, je découvre que ce que je fais de manière naturelle est organisé et en compétition ! J’adore ! Je prends ma première claque sur le trail de Noël, hypoglycémie, chute et de nouveaux défis en perspectives, tout ce que j’aime. Une passion certainement, j’y retrouve tout ce qui m’anime, la montagne, ses saveurs, son exigence, des sensations fortes, le dépassement de soi, la gestion, tout y est.

JG : Quand et comment se produit ta découverte de l’ultra : envie de « plus », ou appel plus profond ?

PB : L’ultra commence par une histoire d’amitié, de partage avec Sébastien Chaigneau. Rapidement je me rends compte que les valeurs de l’ultra ont du sens et résonne avec ma vie, mon expérience et mes dispositions physiques et psychiques.

L’ultra pour moi, c’est monter des seaux de sable à l’échelle
neuf heures par jour, dans le froid, sous le soleil de Juillet,
de manière automatique
sans se poser de questions

JG : Et puis il y a cette île. Une rencontre, presque un amour à part entière, une maîtresse :  cette Réunion, « l’île intense ». Où ça colle de suite. Où tu imprimes immédiatement ta performance d’ultra trailer : comment et pourquoi fait-elle son entrée dans ta vie ?

PB : Avec Seb Chaigneau c’était notre objectif 2005, nous avions passés notre première nuit sous tente au cœur de l’île pendant une reconnaissance. Magique. Ensuite c’est ta rétine qui s’affole, tu ressens les éléments d’une manière simple et limpide comme si cette traversée ancrait un nouveau sens, une perception particulière de la vie. L’insolence de la verticalité, le mariage entre roche et végétal, ça te remplis. Il y a aussi une culture qui mêle la bienveillance, la joie, le partage et toutes ces choses dont l’évolution métropolitaine nous éloigne. Pour résumer, je m’y suis de suite senti bien, posé.

JG : 2013 marque un cap : ton RUNTRIP réunionais. Puis 2015, et c’est une étape de plus vers le très long – ce GR5 aux 173h de run. Pourquoi et comment déboulent ces projets dans ta pratique déjà toute personnelle ?

PB : Cette idée prend naissance en 2010, alors que j’avais fini la diagonale à l’agonie en un peu plus de 24 h. Je me rends à la remise des prix et croise un regard, celui du dernier qui fini en 65h. Dans ses yeux, la joie, la souffrance, la détermination, un cocktail rayonnant. Je suis impressionné, admiratif et un brin jaloux ! Je veux vivre ça, cet état automatique, où le dépassement résonne avec l’infini. Une envie forte : traverser les montagnes pour traverser les limites de mon imaginaire et ouvrir l’horizon de mes possibilités.

JG : « ultra », un mot de plus en plus tendance, tout autant qu’il se galvaude parfois. Notre société s’en est vite emparée, du marketing jusqu’à toutes les couches sociales. Une pratique, mais davantage, comme une tribu identitaire pour beaucoup de coureurs qui ne savaient trop que faire. Toi, tu y poursuis une existence à la fois pro et perso, qui s’approfondit depuis plus de 15 ans. Explique-nous ta vision, et ton usage du sport « ultra » (NDLR : Pascal Blanc pratique autant l’ultra trail, que le cross triathlon longue distance)

PB : La société évolue et oublie au passage nos repères, jusqu’au sens primaires qui donnent un sens à notre vie. Tu vois, quand j’avais 20 ans, j’étais payé pour porter des charges, grimper, démonter….A 54 ans, pour faire les mêmes mouvements,  je réserve une heure dans une salle et je paye pour faire du crossfit afin de me renforcer, quelle régression ! L’ultra pour moi, c’est monter des seaux de sable à l’échelle neuf heures par jour, dans le froid, sous le soleil de Juillet, de manière automatique sans se poser de questions. Lorsque tu y rajoutes des espaces de liberté truffés de sentiers, tous plus poétiques les uns que les autres, tu rassembles ce pourquoi nous sommes faits. Après tu peux séparer les coureurs de ville en quête de sensations, les montagnards plus attentifs à leur environnement. Leurs parcours et leurs pratiques sont différentes mais leur quête est finalement la même : retrouver les bases de notre singularité d’être humain.

Mon expérience de la préparation mentale et de l’hypnose m’ont ancrées la certitude, que ces phénomènes que l’ont peut nommer intuition et magnétisme sont puissants à condition qu’ils ne soient pas limités par un besoin de compréhension donc de rationalisation.

JG : Parlons projets. C’est donc officiel, tu y vas. Après Réunion et Alpes, les Pyrénées. On atteint des stats affolantes, et tu sais que le défi marquera une nouvelle étape. Pourquoi ce massif ? mais surtout, on veut comprendre : quel apport nouveau dans ton parcours, et principalement mental et physique ?

Tiens c’est marrant, ce « on veut comprendre » parce que justement ce besoin de compréhension est pour moi limitant. Je te réponds, pourquoi plus long ? Parce que j’aime l’inconnu, le dépassement, l’incertitude, l’anticipation… Les Pyrénées après les Alpes me semble une évidence. L’important dans ce projet, c’est surtout d’expérimenter par moi-même le fruit de mes recherches en matière de « réalité ». Souvent on ressent des phénomènes forts mais on les délaisse parce qu’on ne peut pas les comprendre. Mon expérience de la préparation mentale et de l’hypnose m’ont ancrées la certitude, que ces phénomènes que l’ont peut nommer intuition, attirance, attraction, magnétisme.etc sont puissants à condition précisément qu’ils ne soient pas castrés par un besoin de compréhension donc de rationalisation. En bref, pour cette traversée, j’ai deux sources d’énergie, l’une matérielle, physiologique, l’autre subtile et intuitive. En montagne le versant subtil est sublimé et il est pour moi essentiel.

JG : On le disait, ces projets « off » ou « persos » fleurissent depuis quelques années. Comment l’expliques-tu ? N’est-on pas dans la sur-performance et la recherche du toujours plus long ? (que ce soit Kilian et ses Summits qui flirtent avec l’absolu, l’enchainement des 7 Wild Trails de C. Le Saux, ou…toi).

PB : La sur-performance, je ne pense pas. La relation à la montagne et à soi est personnelle et chacun imagine son propre vecteur d’accomplissement. L’engagement est un moteur extraordinaire et le partage est aujourd’hui facilité par le numérique, alors ce serait dommage de se limiter dans des formats prémâchés. Il y a tant à vivre et à raconter de notre expérience de l’effort en montagne ! La personnalisation fait la richesse de l’art dans ces réalisations, soyons créatif dans le sport aussi ! 

JG : tu penses donc que l’humain peut être fait pour de tels efforts ?

PB : Je pense que l’humain est fait pour se réaliser de manière personnelle et que la croyance qu’il met en lui, permet de sortir des standards. Le tout est de respecter mon intégrité physique, seule limite à considérer pour se préserver et s’adapter aux sollicitations auxquelles le corps est soumis.  

Avec la préparation mentale, ma mission est d’éclairer des athlètes sur leur fonctionnement intérieur et de les aider à trouver des solutions et des parades aux phénomènes limitants.

JG : 2 pôles cruciaux dans ta réussite sur tes projets (440K, 621K… ) : le suivi médical, l’assistance. Comment envisages-tu les choses sur 900K, quelles nouveautés ?

PB : L’expérience est une richesse, lorsqu’elle est collective, elle ouvre de nouvelles voies. Une équipe comme la nôtre est une force. L’anticipation est cruciale, sur un tel format, tout peut arriver, y compris les aléas inhérents à la montagne. Depuis la Grande Traversée des Alpes, nous avons tous progressé. La réussite réside dans la cohésion, le partage et l’engagement de chacun.

JG : Ce GR10 sera-t-il un projet partagé tout au long du chemin ? N’est-ce pas une « interférence » de plus avec ton plein ressenti, la présence de coureurs ? Ou t’en sers-tu d’une certaine façon ?

PB : Le partage de cette aventure est une clé de sa réussite, le partage met en commun des compétences, un engouement qui génère une énergie inestimable. La préparation est proposée par des séquences vidéo sur ma chaîne Youtube. Pendant la traversée, un live GPS permettra de suivre l’avancée et deux journalistes proposeront des contenus aux médias et sur les réseaux sociaux. Un documentaire de 52’ sera aussi réalisé par des passionnés de notre sport. À l’issue de la reconnaissance, que j’effectuerai dans l’intégralité en 23 étapes début juin, je partagerai un prévisionnel qui permettra aux coureurs et amateurs de ce défi de venir partager une tranche de vie de ce périple.

JG : On en vient à l’un des sujets les plus passionnants : la préparation mentale. De plus en plus d’ultra-sportifs pratiquent la chose, ou l’enseignent (Stéphane Brogniart, etc…). Tu as très tôt décidé de t’y former, tu en vis en partie. Peux-tu nous en dire plus sur ta découverte, et ton approche de la discipline ?

PB : La préparation mentale est une condition incontournable de la réussite de ce défi. Autrefois, j’en faisais comme nous en faisons tous, de manière intuitive, désorganisée. Après la Traversée des Alpes, je me suis formé pour en comprendre les règles. Ma vision de la performance a évoluée et mon expérience de l’accompagnement d’athlètes de tous niveaux et de tous horizons a étoffée mon approche. Je vis la préparation mentale au quotidien, de manière personnelle et collective. Ma mission est d’éclairer des athlètes sur leur fonctionnement intérieur et de les aider à trouver des solutions et des parades aux phénomènes limitants. Je pratique aussi l’hypnose, surtout pour régler des comportements qui ne nécessitent pas de compréhension mais une correction des schémas automatisés. Ce monde est passionnant et dépasse amplement nos limites psychiques.

JG : l’apport de cette prépa mentale sur le développement personnel, la vie intime, semble tout aussi fort. Qu’en penses-tu ? le sport comme outil, et non comme finalité propre ?

PB : Souvent, la pratique sportive prend des allures d’addictions ou est utilisée pour palier à certaines carences de l’esprit. Savoir aider un athlète est une mission délicate qui commence par l’écoute, l’observation, le respect. Ce n’est qu’après cette introspection que l’athlète montrera la voie au préparateur mental et lui permettra de proposer des solutions. Le sport comme finalité, comme moyen, comme palliatif, ça dépend de l’individu, des ces croyances, des ces objectifs… En tant que préparateur mental, il ne faut rien vouloir, juste proposer, éclairer.    

Pendant la reconnaissance je vais me connecter aux Pyrénées, à cette énergie d’affrontement entre les continents. A la Réunion l’énergie est verticale, volcanique, c’est fondamentalement différent.

JG : Mais une contradiction : la prépa mentale, c’est un peu de la programmation, non ? Des réflexes cognitifs : bref, de la stratégie. En revanche, toi tu évoques un monde d’intuitions en courant. Des sensations, entre subconscient et perception d’autres réalités. Comment concilier ces deux mondes ? 

PB : Pas de contradiction, deux approches complémentaires. Imagine deux droites, qui poursuivent  leur chemin sans jamais se rencontrer, comme la foulée de nos deux jambes. La première droite est matérielle, chimique, cognitive. L’autre, celle que l’on ressent est subtile et d’une puissante immesurable, impalpable, immatérielle. Elle est directrice de nos actions, de nos actes, du sens de notre vie. Elle se nomme Intuition, Ressenti ou encore Acceptation. Acceptation qu’en raisonnant avec notre système matérialisé par nos cerveaux, nous ne sommes pas en capacité de comprendre. Accepter l’idée qu’il n’est  pas nécessaire  de comprendre et d’autres dimensions existent et nous guident de manière informelle. Ce chemin que nous suivons, sans jamais le rencontrer consciemment est LE chemin du dépassement du Soi matériel. Sa particularité est de déplacer les limites que notre vision de la vie que nous voyons frontalement pour les replacer en limites latérales, en garde corps. L’horizon peut enfin s’ouvrir sur nos rêves les plus fous.

JG : Dans tes récits de course, tu nous parles de sensations pures. Quel est le regard des autres lorsque tu les évoques ? On frôle la parapsychologie. Es-tu raillé, ou parviens-tu à partager cela ?

PB : Lorsque le partage est collectif, j’essaye d’utiliser des métaphores que chacun peut interpréter, si le partage et intime, c’est en me synchronisant à la personne que j’utilise les mots qui résonneront en lui pour qu’il voit, entende ou ressente l’objet du partage. C’est un art ! 

JG : Prochaines étapes du GR10 d’ici juillet, et quelle préparation spécifique pour un tel challenge ?

PB : Je réalise un cycle de renforcement physique basé sur l’endurance de force et l’explosivité musculaire avec Joël Hauss, l’ancrage d’une panoplie de parades mentales : gestion de la douleur ; récupération d’énergie ; gestion de la fatigue. Pendant la reconnaissance je vais me connecter aux Pyrénées, à cette énergie d’affrontement entre les continents. A la Réunion l’énergie est verticale, volcanique, c’est fondamentalement différent. Pour les autres thèmes, la machine est rodée, l’orchestre connait le refrain. 

JG : Et cette Muraille de chine. Un jour, ou toujours d’actualité ? Qu’est-ce qui peut encore bien te faire rêver ?

PB : Peut être qui sais, la Chine est en pleine évolution et peut être qu’un jour j’obtiendrais les autorisations, ce serait un plaisir immense, il y a tellement d’énergie humaine restée dans ces vestiges… Une chose après l’autre ce qui me fait rêver aujourd’hui est d’arriver à Hendaye deux fois dans l’été. La première fois avec la bienveillance des Pyrénées pour établir ce record, la deuxième en voyant dans les yeux de mes enfants qu’ils sont fiers de leur papa.