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Treks en Himalaya

Les forces du désordre

Avez-vous déjà jeté un œil à l’intérieur d’un fourgon de voyageurs ?
Avez-vous déjà suivi votre curiosité jusque dans les sacoches d’un cycliste à l’itinérance au long cours ? Ou dans le sac à dos d’un baroudeur sans date de retour ?
Tout n’est que rangement, rigueur et minutie. On pourrait croire à l’inverse, au fatras, mais non, le ton est à l’ordre.

C’est une histoire d’espace.
Chaque chose a sa place. Tout est calé avec précision. La brosse à dent ? Deuxième caisse, à droite, sous le lit. Au début du voyage, l’espace restreint dicte sa loi, on le subit et ça nous crispe. Il faut faire des choix, comme si partir n’était que sacrifices. Mais on aurait aimé prendre ça. Et aussi ça. Alors on plie, on imbrique, on force, on proportionne. Puis le changement de logique opère, c’est ce pourquoi on est parti finalement. On (re)découvre que le bonheur n’est pas lié au volume qu’on occupe sur Terre, on réduit allègrement ce que l’on possède, ce qu’on accumule et on se dit qu’il n’y a rien d’essentiel, du moins pas grand chose. On s’allège puisque c’est sa vie que l’on porte. C’est un des bonheurs du voyage qui dure, s’alléger, donner ce que l’on a en trop et prendre conscience que sa vie tient dans la cohérence d’un mètre cube, parfois moins. La perte se fait gain. Les sacrifices du départ, des bonheurs de délestage.
Il n’empêche, il faut bien vivre avec si peu de place. Chaque objet a sa trouvaille de logement, on devient génie de l’imbrication. Alors on range. Avec constance, presque avec goût. Parfois, sans prévenir, l’envie de ne plus le faire nous titille. Il ne faut pas y céder car dans tous les espaces de vie exigus du monde, de la tente de bivouac au fourgon, il existe un point de bascule, celui où l’on passe du rangement le plus fonctionnel qui soit – tout attraper sans bouger – à une forme de chaos tout à fait incompatible avec une vie décente – ne rien trouver en bougeant : les chaussettes dans les céréales, le poivre sous l’oreiller et d’autres métissages plus improbables encore. C’est un jeu subtil entre soi et le désordre, un combat que l’on croit parfois définitivement gagné et qui peut se perdre en quelques secondes de tant pis.

On s’allège puisque c’est sa vie que l’on porte.

C’est une histoire de temps aussi.
Les itinérances au long cours renversent notre rapport aux minutes, aux heures, aux jours. On conquiert ce luxe suprême, celui d’en disposer comme bon nous semble, d’incorporer dans notre vie, pourquoi pas, une délicieuse dose de lenteur mais à la fois, on ne veut plus le perdre, ce temps, le nôtre. Ce mauvais temps, celui des minutes bradées à brasser de l’air, celui des minutes gâchées à chercher où sont mes lunettes ou t’as pas vu mes gants, on n’en veut plus. Nous avons fait le choix, audacieux, d’être l’unique maître du sablier, que ni boulot ni métro ni pelouse à tondre nous dicteront alors on désire qu’il ne soit consacré qu’à l’essentiel, cet essentiel que le voyage aura défini, du mouvement à l’émerveillement. C’est pour cela que tout est rangé, pour gagner de ce temps précieux et en faire ce que l’on veut, le perdre éventuellement mais ça, c’est notre affaire. Alors on range et on sait où tout se trouve. En une poignée de secondes, le paquetage peut être fait, les bonnes conditions sont à saisir. En une poignée de secondes, le verre de vin peut être servi, les couchers de soleil n’attendent pas.
Qu’il est farceur ce rapport au temps. Souvent, le déclencheur du voyage a été une résistance. On n’en pouvait plus, on n’en voulait plus de cette société qui n’a en amour qu’efficacité et célérité, ces promesses d’une vie dense. Alors on a cassé le rythme, réclamé notre temps mort truffé de vie. Mais, ô surprise, on a découvert une autre course effrénée à l’efficience, celle du temps pour soi. Promenez-vous au beau milieu de ces maisons qui roulent, de ces marginalités qui osent, vous serez étonnés comme les notions d’optimisation et de rentabilité du temps structurent le quotidien de celles et ceux qui les occupent. Idéal et réalisme font bien meilleur ménage qu’on ne le croit. Comme sagesse et fantaisie.

De toute façon, ils ne sont que paradoxes ces voyages étirés, ceux que l’on mesure en mois ou en années.
Celles et ceux faisant ce choix sont vus comme des êtres dérangés, en lutte contre l’ordre social et ses prescriptions. Et bien, croyez-le ou non, ces êtres donnant l’apparence d’une vie désordonnée sont ceux qui rangent le mieux leur chambre, leur sacoche et, le temps d’une parenthèse, un bout de leur existence.
Et savez-vous ce qui manque le plus lorsqu’on file au long bail, en camion, à vélo ou à pied ? C’est pouvoir partir de chez soi en laissant tout en plan, la vaisselle dans l’évier, les draps en vrac, le pot de confiture encore ouvert. Laisser un joli foutoir qu’on règlera plus tard. Oui, c’est cela qui manque le plus, ne pas avoir à ranger et on verra bien ce soir. Ou demain. Cela, l’itinérance et la maison sur soi vous l’interdisent sinon c’est votre vie entière qui devient bordélique, le mouvement s’arrête. Quelle drôle d’histoire, nous voilà pris à notre propre piège ; nous sommes partis pour cesser de toujours tout remettre au lendemain, les rêves notamment et voilà que nous ne voulons plus que ça, remettre le rangement au lendemain…
Alors l’ultime paradoxe pointe le bout de son nez. C’est parfois cela qui clôt les voyages. Un jour, si elles sont toujours là, on veut rentrer à la maison et à la vie normale. Retourner à l’ordre pour goûter à nouveau aux joies du désordre.
C’est bizarre la vie.