La passion des montagnes a fait se croiser les chemins du philosophe Xavier Pavie et de l’alpiniste François Damilano. Quand le souffle en laisse le loisir, et au refuge, les discussions vont bon train, de l’histoire de l’alpinisme à la philosophie antique, de la notion d’engagement à celle de destin, de la question de la responsabilité dans la cordée à celle de chacun dans la société. Le duo a imaginé un séjour mêlant alpinisme et philosophie au cœur du massif du Mont-Blanc, l’été prochain, auquel se joindra Ulysse Lefebvre de la rédaction. Une démarche originale dont on retrace la matrice ici.
Là-haut, Xavier Pavie éprouve l’importance philosophique du « regard d’en haut. » C’est ainsi que les Grecs appelaient ce regard que l’on porte sur notre civilisation dès lors que nous prenons de l’altitude. Là-haut, François Damilano s’accomplit dans son métier de passeur d’émotions. Il aime citer Gaston Rébuffat : « Le compagnon de course est quelqu’un que l’on porte très haut dans le rang de l’amitié. »
De la cordée naît l’idée
Projet contrarié
Il fait grand beau dans le massif du Mont-Blanc. Xavier et François projettent l’ascension de l’aiguille Verte. Bien qu’en début de saison estivale, le classique couloir Whymper n’est déjà plus en condition. C’est récurrent, le changement climatique a désormais bousculé la saisonnalité de l’alpinisme glaciaire et les belles faces de neige s’envisagent désormais prioritairement au printemps.
Changer de plan ? La Verte nourrit depuis longtemps l’imaginaire de Xavier. Un autre itinéraire menant au mythique sommet est d’abord envisagé. La longue arête du Moine ? En deux commentaires laconiques, Christophe, le gardien du refuge du Couvercle, refroidit l’enthousiasme de la cordée : « c’est gavé de neige et ce n’est pas tracé ; il y a deux jours le stage de guide a buté… »
Le projet de l’ascension d’une montagne est une invitation à vivre une expérience transformatrice. La réalité teste la capacité de la cordée à réinventer son projet au-delà de l’inévitable frustration de s’offrir l’escalade de l’un des 4000 les plus prestigieux des Alpes.
Renoncer et rentrer à la maison ? Changer de versant pour tenter une autre aiguille reconnue et flatteuse ? Oser se perdre ailleurs ?
Tenter cette traversée de col ? Oui bien sûr, mais bien peu valorisante dans le carnet de course ou les posts Insta… François insiste pour tenter la promesse de l’incertain et des chemins de traverse.
Tentant de s’offrir une longue traversée loin de tout et de tous
Un col oublié
Au fond du bassin de Talèfre, une belle échancrure se dessine entre la pointe des Papillons et l’aiguille de Savoie. Au siècle dernier, il permettait logiquement de basculer sur le bassin de Triolet et le val Ferret Italien. Tentant d’aller vérifier ce qu’il en est aujourd’hui. Tentant de s’offrir une longue traversée loin de tout et de tous.
Remontée glaciaire, passage de rimaye (acrobatique ?), remontée de couloir, traversée d’arête, descente aléatoire : François déroule le menu alléchant et argumente que le goût de l’aventure serait le fondement de l’alpinisme.
Xavier doute. Renoncer à la Verte est douloureux. François doute. L’incertitude revendiquée est-elle un piège ? Le gardien lève les indécisions par une tirade enthousiaste : « Le col de Talèfre ? C’est top ! Et personne n’y va jamais ! »
À la lueur des frontales, la déambulation nocturne sur le glacier de Talèfre est perturbante. La glace semble s’être retirée, la langue glaciaire est recouverte de moraine. Les halos de lumières cherchent les passages entre les blocs et les crêtes instables. Des bruits de torrents de plus en plus puissants accompagnent le lever du jour. Au creux du glacier le paysage anthropocène dévoile soudainement toute sa beauté paradoxale.
La disparition inexorable du glacier laisse voir un décor sublime et apocalyptique. Deux lacs glaciaires impromptus sont surplombés de cascades, arches, bédières, parois et pentes instables. D’impressionnants tunnels laissent s’échapper l’eau d’une retenue à l’autre. La cordée Xavier – François est saisie.
Au cœur du massif du mont-blanc,
le séjour Alpinisme & Philosophie prend forme
Un séjour AlpiPhilo, késako ?
Les deux compagnons se posent, observent puis rebondissent de digressions en commentaires. De cette ascension en devenir nait l’envie de croiser regards et expérience, de convier au partage des sidérations, des admirations et des réflexions. Xavier et François sont intimement convaincus : chaque pas en altitude est une métaphore de la quête de sens, une ascension du corps et de l’esprit.
Le philosophe et le guide s’enthousiasment à imaginer une déambulation entremêlant effort physique, lecture de paysage, évocation de l’histoire de l’alpinisme, vision des effets du réchauffement climatique accompagnée de l’éclairage d’un corpus philosophique. Au cœur du massif du Mont-Blanc, le séjour Alpinisme & Philosophie prend forme.
Ouverte à tous, c’est une invitation à une immersion de quatre jours en haute montagne au cœur du massif du Mont-Blanc (encadrée par le guide) ponctuée de causeries et d’échanges (animées par le philosophe).
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Un voyage initiatique
Ce programme est un voyage initiatique au sens plein du terme. Dans les traditions philosophiques comme dans les grandes mythologies l’initiation désigne un passage : celui qui s’y engage n’en revient pas tout à fait le même.
Ce passage suppose trois dimensions : une épreuve physique qui met le corps à l’épreuve de ses limites, une rupture avec le monde ordinaire qui suspend les habitudes et les certitudes, une transformation intérieure qui modifie durablement le regard que l’on porte sur soi et sur le monde.
Ce séjour réunit ces trois dimensions. La montagne fournit l’épreuve et la rupture : elle impose sa rudesse, son silence, son échelle. Les séances de philosophie fournissent le cadre pour que cette expérience devienne consciente et fertile. Les participants en repartent avec des souvenirs de sommets à couper le souffle, mais aussi avec des clés pour habiter leur quotidien avec plus de lucidité, de courage et de créativité.
ce séjour réunit trois dimensions :
la rudesse, le silence et l’échelle de la montagne
Trois axes abordés permettent cette expérience :
La responsabilité. Reliés par la corde sur le glacier et dans la remontée d’échelles à même la paroi, les participants découvrent que leur action engage immédiatement celle des autres. La cordée révèle une responsabilité relationnelle : agir, c’est prendre conscience que l’on s’inscrit dans un réseau d’interdépendances. Cette expérience ouvre une réflexion sur la responsabilité collective dans les situations complexes.
Le regard d’en haut. Depuis les Balcons de la mer de Glace et les alentours des refuges d’altitude, la vallée semble soudain très lointaine. Ce paysage invite à expérimenter ce que les philosophes antiques appelaient un exercice spirituel : adopter le regard d’en haut pour relativiser les préoccupations immédiates et percevoir l’inscription de l’existence dans un ensemble plus vaste. L’altitude rend cet exercice presque spontané.
La nature. Sur le glacier de Talèfre, le recul spectaculaire des glaces et l’instabilité des moraines rappellent que la montagne est un environnement fragile, profondément transformé par les activités humaines. Cette expérience invite à interroger notre relation à la nature, longtemps réduite à un décor ou à des ressources. La haute montagne nous confronte à la puissance et à l’autonomie du monde naturel, et invite à repenser la place de l’humanité dans cet ensemble.
cette expérience invite à interroger notre relation à la nature,
longtemps réduite à un décor ou à des ressources
Chaque séance s’appuie sur des textes fondateurs qui accompagnent l’expérience vécue et lui donnent une profondeur philosophique. Aristote, Arendt et Ricœur permettront d’interroger ce que signifie agir ensemble et répondre de ses actes lorsque l’on est relié aux autres comme on l’est sur une cordée. Marc Aurèle, Sénèque et Pierre Hadot montreront comment un simple déplacement de regard peut devenir un exercice de transformation intérieure, une pratique que l’altitude rend presque naturelle.
Rousseau, Thoreau et Næss, enfin, ouvriront une réflexion sur notre manière d’habiter la Terre et sur la valeur propre du monde naturel, que la montagne nous confronte à reconnaître. Ces penseurs, séparés par les siècles, partagent une même conviction: la philosophie n’est pas un savoir abstrait, c’est une pratique qui transforme celui qui s’y engage.
Les chemins de traverses
Dans l’esprit de la naissance de cette expérience, ce séjour emprunte délibérément les chemins de traverse : ni les voies les plus fréquentées, ni les plus techniques, mais celles qui permettent de s’enfoncer dans le massif, loin des flux touristiques, jusqu’aux endroits où la montagne se révèle dans sa puissance et sa fragilité.
L’entrée dans le massif
Le départ depuis Chamonix (1 000 m) par le train à crémaillère du Montenvers (1 913 m) est déjà un premier déplacement, celui du monde de la vallée vers celui de la haute montagne. La descente en télécabine jusqu’à la mer de Glace interroge déjà sur les effets du changement climatique et notre manière d’habiter la montagne. La traversée du glacier entre moraines et langues glaciaires est un saisissement sur le devenir de nos glaciers.
La montée des échelles, encordés pour la première fois, puis le sentier d’altitude qui conduit jusqu’au refuge de la Charpoua (2 841 m) offre une immersion progressive en altitude : lecture de paysage, sommets emblématiques, histoire de l’alpinisme, et première mise en situation physique dans un terrain qui requiert de l’attention. En fin d’après-midi, la cordée se retrouve dans l’intimité du minuscule refuge ou sur sa terrasse de pierre, face aux Drus et à la Verte, deux présences qui en imposent.
nous ne sommes pas nécessairement sur le chemin le plus direct,
mais nous sommes sur le bon
Les Balcons de la mer de Glace
L’itinéraire emprunte ensuite l’un des plus beaux chemins de traverse du massif : les Balcons de la mer de Glace, sentier accidenté à flanc de montagne, entrecoupé de courts passages d’échelles, de traversées de névés et de ravins.
Une étape de grand paysage en panorama, dominant la mer de Glace et offrant une vue privilégiée des mythiques muraille de la face nord des Grandes Jorasses. Alentour la dent du Géant, le glacier du Géant et les fameuses aiguilles de Chamonix ponctuent le paysage d’une esthétique puissante. Nous ne sommes pas nécessairement sur le chemin le plus direct, mais nous sommes sur le bon.
Le glacier de Talèfre et les lacs anthropocènes
Départ de nuit, à l’heure des alpinistes, celle où la montagne « appartient » encore à ceux qui acceptent de sortir du confort. La cordée remonte le glacier de Talèfre, profondément transformé par le réchauffement climatique. La découverte des lacs anthropocènes, ces étendues d’eau nées du recul des glaces interroge sur ces nouveaux paysages que les générations précédentes n’ont pas connus.
Plus tard, la traversée jusqu’au sobre refuge de Leschaux imposera un nouvel effort pour retrouver le cheminement en balcon.
Le retour par le glacier de Leschaux
Nouvelles échelles vertigineuses qui sont rallongées presque chaque année pour compenser la baisse du glacier de Leschaux, déambulation au travers des moraines de jonction avec la mer de Glace, marche en crampons sur le plat du glacier le retour vers Chamonix referme la boucle. Mais pas complètement. On revient au point de départ, mais on n’est plus tout à fait le même qu’à l’aller. C’est l’idée du chemin de traverse.
Qui sont ces guide(s) ?
François Damilano
- Guide de haute montagne basé à Chamonix, François Damilano partage sa passion de l’altitude sur les sommets des Alpes et de l’Himalaya. Investi dans l’écriture et l’image, il est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’alpinisme. Après avoir participé comme alpiniste de haut niveau à de nombreux films et émissions de télévisions, il s’est saisi de la caméra pour réaliser ses propres documentaires. Analyste dans l’action, il profite de son regard d’observateur participant pour immerger le spectateur ou le lecteur dans la réalité des plus hauts sommets tout en lui proposant des outils de réflexion.
- Caméra à l’épaule, François Damilano était au sommet de l’Everest le 25 mai 2014 et au sommet du Nanga Parbat le 26 juin 2023. Les éditions Guérin/Paulsen lui ont consacré une biographie sous la plume de Cédric Sapin-Defour : Les sept vies de François Damilano.
Xavier Pavie
- Philosophe (docteur et Hdr), professeur à l’ESSEC, directeur de programme au Collège International de Philosophie, titulaire de chaire « entreprise et bien commun » et chercheur associé à l’Institut de Recherches Philosophiques de l’Université Paris Nanterre.
- Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages consacrés aux exercices spirituels philosophiques, qu’il applique aux questions de mode de vie, de responsabilité, d’innovation et d’imagination.
Pour en savoir plus ou partir avec Xavier Pavie et François Damilano : toutes les infos sont ici. .











