Il y a quarante ans, le 11 mai 1986, Jean-Louis Étienne atteignait le pôle Nord géographique en solitaire, après 63 jours de marche et plus de mille kilomètres sur la banquise. Tirer son traîneau, avancer coûte que coûte, malgré les crêtes de glace formées par le vent, le froid extrême (moins cinquante deux degrés celsius !), et les dérives de l’océan Arctique gelé. Et puis, au bout de ce « pôle intérieur » (l’expression est de lui), devenir le premier homme à rejoindre seul le pôle Nord.
Une histoire qui a gardé, quatre décennies plus tard, quelque chose de très simple et de très fort : un humain et une idée fixe, obsessionnelle, le pôle nord. Un lieu mythique, où l’homme a cherché à poser le pied depuis la fin du XIXème siècle, et la tentative de Frederick Cook en 1908.
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Ce qui frappe aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’exploit. C’est le silence qui l’entoure alors. Pas de GPS. Pas de téléphone satellite pour envoyer un message vocal au chargé de com’, voire poster une story. Pas de carte météo téléchargée au bivouac. Le pôle nord, en 1986, est plus isolé que l’ISS en 2026.
En 1985, Jean-Louis Étienne tente le pôle, échoue une première fois au bout de quinze jours. Il y retourne en 1986. Jean-Louis Étienne avance avec le soleil, ses instruments, son expérience. Une rudimentaire balise Argos permet de suivre sa position, et de valider l’arrivée. Un fil ténu avec le monde. Presque rien, à comparer de la connexion internet actuelle.
Aujourd’hui, les huitmillistes sont à peine rentrés au camp de base que leurs photos fleurissent déjà sur les réseaux. Le pôle nord de Jean-Louis Étienne est un exploit analogique, une autre époque.
Le docteur Jean-Louis Étienne en 2008.
Le pôle Nord seul, sans GPS ni téléphone satellite. Un exploit
Quarante ans plus tard, l’aventure n’a pas disparu. Elle a changé de bande passante. Au camp de base de l’Everest, on trouve une connexion internet, des vidéos, des images qui arrivent quasiment en direct, des prévisions et des routeurs météo.
En Antarctique, l’hiver dernier, Heïdi Sevestre et Matthieu Tordeur ont pu partager leur traversée avec une régularité qui aurait paru extraterrestre en 1986. L’isolement existe toujours, le froid aussi, l’engagement également. Mais il n’a plus tout à fait la même signification. Surtout, il ne se raconte plus de la même manière. D’autres aventuriers polaires restent dans un registre plus discret, comme Vincent Colliard, lors de son record au pôle sud en 22 jours.
Faut-il s’en plaindre ? Pas forcément. Il serait facile de distribuer les bons et les mauvais points depuis le confort de nos écrans. Les explorateurs d’aujourd’hui ne sont pas moins exposés au vent ou aux crevasses parce qu’ils peuvent transmettre une photo.
Mais si l’humain est plus ou moins identique, les outils changent. En 1986, il fallait de la patience, de l’endurance, et surtout savoir se servir d’un sextant. En 2026, on peut être suivi à la trace, et, suprême ironie, être mis en doute quand on ne publie pas sa trace GPX.
Le livre de Jean-Louis Étienne.
l’exploration n’est pas qu’une affaire de technologie. C’est d’abord une manière de croire en l’impossible
L’argent reste toujours le nerf de l’aventure : comme le rappelle lui-même Jean-Louis Étienne, qui a dû trouver l’équivalent 1.8 millions d’euros pour son bateau Antarctica (devenu Tara), « financer des expéditions a toujours été compliqué : à son époque, Magellan a mis sept ans pour obtenir le soutien de la Couronne espagnole et faire le premier tour du monde ! »
L’anniversaire de l’exploit de Jean-Louis Étienne rappelle que l’exploration n’est pas qu’une affaire de technologie. C’est d’abord une manière de croire en l’impossible, de vivre et de respirer pour un projet.
Avant le pôle Nord, Étienne fut médecin d’expédition pendant douze ans, alpiniste au Groenland et au Broad Peak, navigateur avec Éric Tabarly sur Pen Duick VI. Plus tard viendront la Transantarctica, immense traversée du continent austral en traîneaux à chiens, puis d’autres aventures polaires. Il y aura aussi l’Erebus, une expédition sur le grand volcan d’Antarctique, laboratoire à ciel ouvert culminant à 3794 mètres sur l’île de Ross.
Le volcan Erebus, 3794 m, vu du ciel.
Alors, joyeux anniversaire au pôle Nord de Jean-Louis Étienne. À cette première solitaire qui n’a pas pris une ride. On peut sourire en voyant ce que donne aujourd’hui une arrivée au pôle : géolocalisation, selfie, post sur les réseaux, peut-être même un live Instagram avec les moufles. Mais on peut aussi se réjouir que l’aventure parle désormais à plus de monde, qu’elle documente mieux.
Le 11 mai 1986, Jean-Louis Étienne a atteint un sommet horizontal. Un exploit analogique plus proche des pionniers des pôles que des expés actuelles. Mes yeux d’enfant s’en souviennent encore : un bonhomme souriant avec une énorme capuche ! Quarante ans plus tard, il nous rappelle que, connecté ou non, l’essentiel est peut-être là : puiser assez loin en soi pour revenir avec quelque chose à partager.

