L’oeil des explorateurs. Voilà ce que nous propose désormais de décrypter Stéphane Dugast, auteur, réalisateur et secrétaire général de la Société des explorateurs français. Dans les pages d’Alpine Mag, il prendra un malin plaisir à faire un pas de côté dans le milieu de l’aventure, mélange de codes et de libertés. Coulisses, anecdotes, débats, tout y passera. Et si on commençait par le nerf de la guerre ? 

« L’argent est le nerf des affaires », disait déjà Cicéron.
Et c’est un sujet souvent tabou chez les explorateurs.
Difficile d’ailleurs pour un quidam de se procurer des chiffres fiables quant aux financements de telle ou telle expédition.
« Le monde de l’exploration est un univers ultra-compétitif. Alors forcément la bataille pour les financements peut se révéler féroce. Un sponsor acquis devient vite la chasse gardée de celui qui a obtenu ce précieux sésame. D’où une propension certaine au secret », aime à rappeler un géographe chevronné spécialiste du monde de l’exploration, qui préfère garder l’anonymat pour ne fâcher personne.
Et dire que c’est la même rengaine depuis au moins 80 ans.  

le jeune Victor envisage de réaliser un film de sa prochaine expédition
en vue de mieux monétiser ses futures conférences

Jusqu’au début du vingtième siècle, l’affaire était pourtant entendue. Aux rois et aux souverains, puis aux États de financer les hardis explorateurs. Il faut dire que l’heure était à la conquête de nouveaux territoires et le plus souvent l’apanage de « chevaliers de l’aventure » bien nés. Mais ceci est une autre histoire
Au mitan des années 1930, la donne va changer. Le progrès technologique autorise les voyageurs-baroudeurs à toutes les audaces leur permettant de raconter leurs expéditions in situ grâce à des boitiers-photos et des caméras désormais transportables, robustes et maniables.
En France, un exemple est parlant. Été 1934, un jeune ethnologue de 27 ans dénommé Paul-Émile Victor entreprend d’effectuer la première mission ethnographique française au Groenland oriental. Grâce à l’aide de sa famille, des contacts de son père industriel à Lons-le-Saunier ainsi que des lettres de recommandation du commandant Charcot (une sommité alors dans le monde de l’exploration polaire), le jeune Jurassien a réussi in extremis à boucler son budget.
Quelques jours avant son départ, il force pourtant son mentor à embarquer à ses côtés Fred Matter jeune caméraman. Charcot est furibard, pressentant avec effarement que le jeune Victor envisage de réaliser un film de sa prochaine expédition en vue de mieux monétiser ses futures conférences. C’est aux yeux du commandant sexagénaire un crime de lèse-majesté. Son jeune protégé n’en a cure, convaincu du bien-fondé de sa démarche. Les deux jeunes explorateurs pourront photographier les Eskimos avec leur Leica et même les filmer avec leur Bell & Dowell, une caméra réputée qui sera bientôt l’outil de tous les correspondants de guerre dans les années 1940.

Lueurs du Groenland. ©Stéphane Dugast

À son retour d’expédition, Paul-Émile Victor fera paraitre une série de reportages exclusifs dans France-Soir (le quotidien phare de l’époque). Il publiera deux récits de voyage – Boréal (1937) et Banquise (1938). Les images de de son expédition seront projetés en salle. Ses conférences avec « Connaissance du Monde » (dont ce sont les débuts) font un tabac.
Ainsi va se mettre en place grâce à Victor et à ses contemporains le modèle de l’explorateur-conférencier venant vous raconter ses merveilleux voyages. Un modèle économique émerge dès lors, mariant le monde des explorateurs à celui des médias, des sponsors et des mécènes.
Aujourd’hui, ce modèle prévaut dans le monde de l’aventure mais à des échelles variant d’un explorateur à l’autre, d’un Mike Horn à un débutant inconnu. Il y a même pléthore de candidats-explorateurs tandis que les acteurs économiques n’ont jamais été aussi difficiles à convaincre pour financer des expéditions.
Une certitude demeure pourtant : un « fabricant d’aventure » doit avant tout trouver le bon concept ou l’histoire qui fait rêver, qui fait sens et qui intéresse les autres. Explorateur à sa façon de l’âme humaine, le cinéaste Hitchcock avait une nouvelle fois vu juste : « La vie ce n’est pas seulement respirer. C’est aussi avoir le souffle coupé ».