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Du temps au temps

Si le « sport est une addiction sans produit », la montagne est une addiction sans classement. En apparence du moins. Quand tu pars en montagne, tu n’obtiens ni la première, ni la dernière place. Bon, sauf si tu rates le dernier train du Montenvers. Disons que la montagne pourrait être ce lieu refuge, en quittant un monde de vitesse permanent. La montagne comme antidote de l’accélération continue de nos sociétés, accélération dont le philosophe Hartmut Rosa a proposé, il y a quelques années déjà, de se libérer, en entrant en résonance avec le monde, on va y revenir.

Filip Babicz dans son ascension expresse du piz Badile, le 11 septembre 2021. ©Coll. Babicz

Pourtant, la vitesse gagne aussi en montagne : récemment l’alpiniste Dani Arnold a mis un terme à son projet d’ascension des six faces nord classiques des Alpes le plus vite possible en gravissant la face nord des Drus en 1h43. Neuf cent mètres, du V sup à l’ancienne, pour une moyenne de très bon marcheur : la performance de Dani est étonnante, même s’il nous a habitués (à pire) : 2h04 pour la Walker aux Jorasses (voie Cassin), et même un temps hallucinant de 52 minutes pour la face nord du Badile (voie Cassin itou), qui fait presque 800 mètres de hauteur – et traverse un peu dans le bas de la face.

Il y a quelques jours, le grimpeur polonais Filip Babicz, qui est l’auteur d’une ascension incroyablement rapide de l’arête Sud de l’Aiguille Noire de Peuterey (1h30 pour 1400 mètres !) a récidivé, cette fois au Badile par son arête nord : pour cette voie cotée D, parti à 2590 mètres il a mis 42 minutes et 52 secondes pour atteindre le sommet à 3308 mètres. Inutile de dire qu’il ne s’est pas encombré d’un casque, ou d’un baudrier.

est-ce que le toujours plus vite en montagne
est un horizon indépassable ?

Il n’est pas inutile de rappeler que la vitesse d’exécution de certains alpinistes virtuoses – et souvent solitaires – ne date pas d’hier : d’Herman Buhl qui mythifia ses contemporains sur cette même Cassin au Badile (premier solo en 6h, les premiers avaient mis 3 jours) à Nicolas Jaeger, ou Christophe Profit… les exemples ne manquent pas. Est-ce à dire que le verdict de la montre est indispensable, et que le toujours plus vite en montagne est un horizon indépassable, lui qui rejoint le mantra de cette rentrée, car vous avez bien remarqué vous aussi, que ce monde d’après dépasse par la droite le monde d’avant ?

Finalement, que nous disent les Babicz ou les Arnold que nous ne sachions déjà ? Que nous sommes des escargots ? J’ai personnellement descendu l’arête nord du Badile en presque autant de temps qu’il m’a fallu pour grimper la face nord avec mes compagnons : un peu plus de six heures à la montée, presque six heures de descente. Le copain en tête dans le passage-clé, emporté haut la main. Je me souviens de l’attente dans les rappels, avec au moins deux ou trois cordées d’espagnols pas pressés, mais heureux d’être là, avec qui on partagé les rappels. Je suis resté à un relais plus longtemps que Babicz a mis à monter la voie, certes. 

Filip Babicz au sommet du piz Badile, atteint en 42’52 le 11 septembre 2021. ©Coll. Babicz

Il me reste cette résonance particulière avec les autres, cette semaine de granite conclue avec majesté, avec les fissures belles et parfois délicates du val Bregaglia, avec le grain du rocher, cette impression d’être dans la montagne, d’en faire partie, de goûter totalement cette relation avec cette univers sauvage. Ce fut ma manière d’entrer en résonance avec le monde, comme l’explique Rosa. Sans doute Dani et Filip courent pour faire résonner cette corde de la même manière, et pas seulement pour payer des factures, ou pour « juste » battre le temps précédent. 

De la même manière que Antoine Le Ménestrel a eu cette phrase magnifique – « le sommet est une voie sans issue » – on peut citer à propos de notre déification du temps, de la montre, du nombre de boucles ou du KOM un certain Sénèque : « il n’y a point de vent favorable pour celui qui ne sait dans quel port arriver. »

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