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De l’amour du pantacourt

C’est un des charmes du mercure qui ascensionne. Nous allons nous déshabiller.
Si l’hiver, nous les dissimulons sous de complices doudounes, avec l’été, nos corps vont dire la vérité.
Le plus souvent, les beaux jours embellissent. Comme leur nom l’indique. Nous nous déplumons et nous offrons au plus grand nombre un peu de notre grain de peau, de notre intimité. Printemps et été sont les saisons de l’esthète. Au – beau – milieu de cette célébration de l’attrayant se dresse une sorte d’anomalie. Comme un intrus que l’on n’avait pas convié à la fête : le pantacourt. Cet objet a dû être inventé un jour de carence. Ou de névrose.
Si, et c’est heureux, tout acte de création ne doit pas nécessairement répondre à un besoin fonctionnel (de l’inutile naissent souvent les œuvres majeures) on peut toutefois s’interroger sur le concept même du pantacourt.
Nos membres inférieurs répondent à deux besoins. Soit ils ont froid et le pantalon paraît tout à fait adapté. Soit ils ont chaud et le short est une invention merveilleuse. Entre ces deux jalons, sauf jambes capricieuses, on ne voit pas. Avez-vous déjà eu tiède aux jambes ? Il s’agirait de questionner Gilles Modica pour qui l’histoire du matériel de montagne et du grand air n’a aucun secret mais à tous les coups, c’est un Suisse qui a eu l’idée du pas tout à fait long ni tout à fait court. De ces atavismes pour le compromis fuyant, de ces peuples qui dînent le midi et qui ne savent pas vraiment s’ils ont chaud ou s’ils ont froid. La veste sans manches, idem, c’est eux, l’indécision est pour certains une source inépuisable d’inspiration. Et pourtant, avez-vous déjà remarqué ? Après avoir enfilé son pantacourt, on se dit que l’on aurait mieux fait, finalement, de mettre un short. Ou un pantalon. Tant qu’à faire. Le choix de l’intermédiaire est toujours teinté de déception, de ce regret de ne pas avoir pris position.

l’indécision est pour certains une source inépuisable d’inspiration

La gestion thermique des membres inférieurs est d’une finesse absolue. Du short au bermuda, du corsaire au pantacourt, du pantalon retroussé au pantalon classique, nous disposons d’une palette infinie de couverture selon la zone de nos jambes dont on souhaite qu’elle fixe la limite entre le dehors et le dedans. Sans compter les manchons pour les contextes thermiques les plus improbables. Que l’Homme est ingénieux dès lors qu’il s’agit de survivre.
Parmi toute cette offre, le véritable pantacourt, l’AOC, est celui qui s’arrête à mi-tibia, celui avec le cordon élastique latéral et la boucle de serrage qui s’accrocheront à tout ce qui dépasse. Personne n’a pu raisonnablement se lever un matin en ayant en tête d’inventer ça, c’est impossible. Sauf à nourrir une colère abyssale contre le genre humain. Sans doute son inventeur imaginait-il autre chose et son ingéniosité a-t-elle dérapé. La sérendipité n’accouche pas toujours de la pénicilline ou du champagne. Ou alors, n’a-t-il pas eu le loisir de finaliser son travail car oui, le pantacourt est bien le symbole de ces ouvrages pas vraiment terminés. Ni même tout à fait commencés.
– je n’ai pas tout à fait finalisé mon invention, il me reste deux trois bricoles…
– pas grave ! On diffuse.
– t’es sûr ?
– oui, les gens s’y feront. Regarde la Twingo.

Aucune personne au monde n’est embellie par le port d’un pantacourt. Aucune. C’est une vérité absolue. Comme le casque, à cette différence que le pantacourt ne sauve pas de vies. Si – et c’est une évidence à défendre jusqu’au dernier souffle – tous les goûts sont dans la Nature, on se surprend à regretter que celui du pantacourt ne s’y soit pas égaré. Si – et c’est de l’ordre du vital – le subjectif doit continuellement se mêler à la définition du beau, il est toutefois quelques fondamentaux esthétiques auxquels on peut difficilement déroger dont… le sens des proportions. Aucun être sur Terre n’est plus joli, tassé. Même les plus petits. Même les plus grands. Chez les photographes, il existe une règle afin que l’image soit harmonieusement équilibrée et donne cet élan communicatif : les trois tiers. Le pantacourt a inventé celle des neuf dixièmes, ce choix qui plombe et qui enterre. Tous les porteurs de pantacourt semblent avoir pris pied sur un sable mouvant ou vivre au milieu d’un Palais des Glaces entourés de miroirs rapetissant. Mettez un pantacourt, mesurez-vous et vous toucherez du doigt ce qu’est la décroissance. Même son nom sent le tassement. Tous les publicitaires vous le diront, un nom doit respirer l’envolée, pas la réduction. Il y avait bermulong…

Mettez un pantacourt, mesurez-vous
et vous toucherez du doigt ce qu’est la décroissance.

Pour être certain de se priver d’un des plus beaux spectacles de l’anatomie humaine, le galbe du mollet, le pantacourt se porte avec des chaussettes, de préférence les blanches à bande rouge et noire, celles de Bjorn Borg, étirées au maximum de leur hauteur et dont l’une des deux redescendra sans cesse. La panoplie complète de l’élégance peut convoquer les Crocs, bride arrière relevée, nous basculons alors dans l’abandon absolu et définitif de l’ambition de sauver l’Humanité par le beau.
Pantacourt et chaussettes, ce choix est aliénant car assez rapidement, avec les premiers soleils, va se dessiner à mi- mollet un ruban tanné d’environ dix centimètres de hauteur sur un reste de jambe pâle, ce qui condamne celui ou celle l’ayant fait à ne plus porter de short pour le reste de l’été sauf à être totalement étanche aux moqueries des autres sur son bronzage à bandes.

Le pantacourt détient une ultime force. Sa polyvalence.
Habituellement, si notre aisance matérielle nous y autorise, nous adaptons notre tenue au contexte. À l’image des registres du langage. Nous disposons d’habits pour sortir, d’autres pour faire du sport, de vêtements moins glorieux pour traîner à la maison (c’est drôle comme nous faisons le choix d’être élégants pour les anonymes et comme nous relâchons notre exigence pour celui ou celle à qui l’on avait promis le meilleur), d’une tenue pour bricoler, bref, nous déclinons notre garde-robe et, entre chaque univers, se dresse une frontière solide. Le pantacourt a ce don, lui, de l’universalité, cette puissance du transversal. Peut-être tient-on là l’origine de l’expression multitâches ? Il est mis pour tout, partout et ce, plusieurs jours de rang. Du lever au coucher, les plus fidèles, la nuit venue, hésitent à s’en séparer. Comme une seconde peau d’un plus petit que soi.
Comble de notre abattement, la chaleur grignote l’année. Il en va ainsi du réchauffement climatique et de ses conséquences les plus inattendues dont celle de l’étirement du pantacourt. Non de sa longueur, c’eût été une consolation, mais de sa présence au calendrier.
Quelqu’un sait quand le prochain âge glaciaire est annoncé ?