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Treks en Himalaya

À vos souhaits

Il est venu, paraît-il, le moment de prendre des résolutions pour les douze prochains mois. Des bonnes semblent être l’usage.
L’an passé, j’ai échoué. À peu près totalement.
Hormis les résolutions classiques liées à mon projet de sauver l’humanité, j’y étais allé de décisions fermes et définitives, relatives à la pratique de la montagne. On a aussi le droit de s’enticher d’intentions ne servant strictement à rien dans la bonne marche du Monde hormis le sien. Il n’y a pas de haute ou de basse résolution, il y a les résolutions.
La première était de ne plus jamais – mais alors jamais – tirer au clou (pour les gens normaux ne sachant pas ce que tirer au clou signifie, c’est s’aider du matériel installé sur les parois et ne plus se limiter au substrat naturel, rocher, glace… C’est autorisé dans le Droit International mais puni, en éthique de l’escalade, par divers châtiments publics dont la culpabilisation et le solo intégral). Comme toute résolution, il est commode de l’adopter au chaud des certitudes moelleuses de son canapé mais plus fragile sur le terrain lorsque les notions de sauvegarde et d’et pis merde ! entrent en scène. L’embêtant avec les résolutions, c’est leur caractère absolu. On ne dit jamais « cette année, j’ai décidé de ne plus fumer que trois cigarettes par jour. » C’est idiot. La véritable résolution, l’AOP, exige la binarité. On ne négocie jamais avec une résolution. Il suffit d’y déroger une unique fois (ce délicieux mais très vite regretté et pis merde !) pour qu’il y ait échec. Tiré, échoué.
La deuxième était de suivre les préceptes gestuels du maître Gaston, Gaston Rébuffat pour qui un bon grimpeur n’a pas à placer les mains au-dessus des yeux (pour l’escalade uniquement, cela va sans dire, pour faire coucou ou poser une question, vous êtes libre de vos mouvements). C’est une posture intéressante, esthétique, quasi philosophique mais malmenée dès le premier surplomb qui comme tous les surplombs présente une prise généreuse loin des yeux et loin du cœur de nos résolutions. Sans parler de la gestuelle ridicule en cascade de glace si son enseignement s’applique à toutes les élévations. Échec. Décidément, ça + Trump + Johnny, il était temps de changer d’aire.
La dernière était d’être fidèle à Claude et Philippe Traynard pour qui l’essence du ski de randonnée (prononcez ski-alpinisme) est de faire sa trace de montée même s’il en existe une, toute faite, toute lisse, toute proche. C’est envisageable, se dégage même une forme de poésie à sortir du chemin imposé mais arriver au sommet après que tous les autres ont tracé, aussi, la neige vierge de descente ébranle rapidement vos certitudes. Échec. Par contre, il me semble tenir avec ce choix du traçage permanent l’explication du nom de famille de Claude et Philippe. Que l’anthroponymie est farceuse.

Comme toute résolution, il est commode de l’adopter au chaud des certitudes moelleuses de son canapé mais plus fragile sur le terrain lorsque les notions de sauvegarde et d’et pis merde ! entrent en scène.

Échouer m’a lassé. J’ai souhaité que 2018 marque un tournant net dans cette dynamique de la louze.
J’ai donc pris, cette année, une résolution immédiatement opérationnelle, directement évaluable, moins dépendante des conditions de la montagne et du montagnard, résolument populaire : ne plus souhaiter bonne année. Ni bonne santé. À personne. Surtout à celles qui comptent. Sous des aspects abrupts, c’est un objectif tout à fait réalisable pour peu qu’il s’accompagne d’un volet pédagogique. Attention ! Ne pas négliger le corollaire, plus exigeant comme tous les corollaires, celui de ne pas répondre par la pareille à celles et ceux vous souhaitant leurs meilleurs vœux, les plus sincères. Silence ardu car il est quasi pavlovien de répondre.

– Bonne année !

– …

Au début, ça fait drôle mais on progresse rapidement car de moins en moins de personnes vous souhaitent une bonne année. Comme quoi, on le fait en grande partie dans l’attente d’un retour.
En plus d’être régulièrement hypocrite (le sort des douze prochains mois de M. Dubus, le comptable de votre entreprise, vous tient-il à ce point à cœur ?) souhaiter bonne année et surtout la santé me paraît en effet un tantinet présomptueux. J’ignore à quel moment de son Histoire, l’Homme a ainsi surévalué sa capacité d’influence sur le sort de l’univers et le bonheur des autres. Il en va de même pour la journée, l’appétit, le séjour, la route, la chance, la nuit ou les vacances. S’il est plaisant d’y croire, les souhaiter bons est d’un impact tout à fait limité. L’échelle ne change rien ni le contexte, l’émetteur du souhait persiste à surestimer ses superpouvoirs, la relation stimulus-réponse est difficilement objectivable (à qui dois-je cette journée formidable ?) et le dit récepteur peut se braquer, l’injonction du bonheur a quelque chose d’avilissant.
Vous allez me dire, ce n’est qu’un souhait. Pas une prescription. Certes. Mais assister en cours d’année aux funérailles d’une personne à qui l’on avait souhaité une pourtant très bonne année et surtout la santé, génère un sentiment assez proche de celui de l’échec, mêlé des regrets d’avoir formulé un tel poncif et d’une forme de colère stérile vis à vis de celui nous ayant finalement peu suivi voire s’étant construit contre notre souhait. C’est l’aspect le plus mal fichu de notre existence sur cette Terre, être entouré de mortels, c’est à se demander si certains ne le font pas exprès. Pour un peu que cela arrive en montagne après lui avoir souhaité une bonne année, de bonnes ascensions, un bon sommet (eh profite mec !) le sentiment d’y être un peu pour quelque chose et d’avoir porté la scoumoune vous rendra la vie moins douce. Quoique pour l’ascension, d’un point de vue métaphorique, vous avez été entendu.

Vous allez me dire que si on ne peut pas vraiment conclure que c’est grâce à nos vœux qu’une personne passe un bon moment, on ne peut pas non plus se sentir strictement fautif s’il lui arrive des bricoles. Vous seriez pas le genre à voter blanc vous ?

Vous allez me dire « oui mais avec des raisonnements comme le tien, on ne dit plus rien, on ne se souhaite plus rien, si chacun s’assèche ainsi, c’est la mort du lien social ! » Je vous réponds que s’il est toujours salutaire de débattre, vous pourriez tout de même arrêter de me tutoyer car on n’a pas fait le réveillon ensemble et éviter ces slogans imprononçables à l’archiduchesse où les S et les ʃ réclament l’éloignement. Le fond d’accord mais aussi la forme un peu.
Vous allez me dire que si on ne peut pas vraiment conclure que c’est grâce à nos vœux qu’une personne passe un bon moment, on ne peut pas non plus se sentir strictement fautif s’il lui arrive des bricoles. Vous seriez pas le genre à voter blanc vous ?
Vous allez me dire que les bonheurs et les malheurs d’une existence ne sont imputables qu’à celui qui la vit et que l’on est tous l’acteur de sa propre existence. Je constate que malgré l’alcool (source et objet inépuisables de résolution, pensez-y) vous avez retenu quelques morales à papillotes. Mais si je vous suis, il ne sert donc à rien, sauf à faire socialement joli, de souhaiter quoi que ce soit puisque c’est sans effet. Alors ?
Vous allez me dire que souhaiter bonne année ou un autre truc de bon, au final, ça ne coûte rien.
Vous avez raison. C’est à noter. Dans notre monde à calculette, dîtes-vous, un machin qui ne coûte rien n’a pas de prix, pour cette raison précise, il faut le cultiver. Vous dîtes aussi qu’on a besoin de ces trucs inutiles car ils sont profondément essentiels. C’est vrai et c’est beau, pensons à contacter Révillon pour leur proposer votre aphorisme.
Le reconnaître publiquement me coûte mais vous êtes dans le juste.
Et bah voilà, encore une de mes résolutions qui ne fait pas long feu. Dès le 1/1, quelques heures de survie et puis pfutt, partie…
Alors bonne année et surtout la santé. Bonnes ascensions.
Et s’il vous plaît, aux fins de ne pas me faire sombrer dans les affres de la culpabilité, pensez à redescendre et poussez votre bonheur de vivre jusqu’en 2019.
On fera le point à ce moment là.